La tiédeur (St Alphonse de Ligori)

Publié le par Abbé C. Laffargue

Saint Alphonse de Liguori

Docteur de l’Église

"La Pratique de l’Amour envers Jésus-Christ"

Edition Artège, Perpignan 2011

Chapitre VIII : Celui qui aime Jésus-Christ fuit la tiédeur ; il aime la perfection et y travaille

La charité n’agit pas à la légère.

1- (…) Ayez la charité, laquelle est le lien de la perfection (Colossiens 3, 14). Conséquence nécessaire : la charité, éprise de perfection, abhorre cette tiédeur que d’aucuns apportent dans le service de Dieu, au grand risque de perdre la charité, la divine grâce, leur âme…, tout en un mot.

2- Il faut cependant remarquer qu’il existe deux sortes deux sortes de tiédeur : l’une inévitable et l’autre évitable. La tiédeur inévitable est celle dont les saints eux-mêmes ne sont pas exempts. Elle comprend toutes les fautes que nous commettons sans pleine volonté de notre part et à cause seulement de notre fragilité naturelle. Telles sont les distractions dans la prière, les troubles intérieurs, les paroles inutiles, les vaines curiosités, le désir de paraître, la complaisance dans le manger et le boire, certaines impressions sensibles qu’on ne réprime pas aussitôt, et autres choses semblables. Ces fautes, nous devons les éviter autant que faire se peut. Mais par suite de la faiblesse de notre nature viciée par le péché, il nous est impossible de les éviter toutes. Une fois commises, il nous faut sans doute les déplorer puisqu’elles déplaisent à Dieu ; mais, fidèles à l’avertissement donné au chapitre précédent (l’envie des grands de ce monde. Ndlr), gardons-nous de nous laisser aller au trouble. Saint François de Sales écrivait : Toutes les pensées qui nous causent de l’inquiétude et agitation d’esprit, ne sont nullement de Dieu qui est prince de la paix ; ce sont donc des tentations de l’ennemi : elles viennent toujours du démon, ou de l’amour-propre, ou de l’estime que nous avons de nous-mêmes, et, partant, il faut les rejeter et n’en tenir compte.

3- D’après le même saint, ces fautes indélibérées, qui nous échappent presque à notre insu, s’effacent de même : un acte de contrition, un acte d’amour y suffisent. La vénérable sœur Marie du Crucifix, bénédictine, eut la vision d’un globe de feu sur lequel on jetait une multitude de fétus de paille aussitôt consumés que lancés. Explication lui fut donnée de ce symbole : un acte fervent d’amour de Dieu détruit toutes les menues imperfections de notre âme. Le même effet est propre à la communion, suivant l’enseignement du Concile de Trente qui nomme l’Eucharistie le remède grâce auquel nous sommes délivrés des fautes quotidiennes.

4- La tiédeur qui fait obstacle à la perfection est celle qui existe quand on commet des péchés véniels délibérés. On l’appelle tiédeur évitable, parce que, malgré la déchéance originelle, nous pouvons, avec le secours de Dieu, éviter ces fautes commises les yeux ouverts. De là, cette exclamation de sainte Thérèse : Quant au péché si petit qu’il soit commis par advertance, Dieu nous en préserve ! (L. III, chap. 27). Tels seraient, par exemple, les mensonges volontaires, les légères médisances, les paroles inspirées par la colère ou le ressentiment, les moqueries et les mots piquants à l’adresse du prochain, les propos à notre avantage, les rancunes nourries au fond du cœur, les affections inconsidérées (=désordonnées. Ndlr) pour des personnes de sexe différents. Autant de vers, disait sainte Thérèse, qui ne se laissent apercevoir qu’après avoir rongé toutes les vertus. (Introd. P. III, ch. 8). Et ailleurs : Songez-y, c’est par de très petites infidélités que le démon ouvre les brèches par où passent les très grandes (Mémoires de la Mère de Chaugy : P. III, ch. 19).

5- Les fautes délibérées ont donc de quoi nous faire trembler. A cause d’elles, Dieu ne nous octroie plus d’une main aussi généreuses les lumières vives et les secours puissants ; il nous retire les douceurs de sa grâce. Que s’en suit-il ? L’âme ne trouve plus dans la vie spirituelle que dégoût et tourment. Elle commence alors à délaisser l’oraison, les communions, les visites au Saint-Sacrement, les pieuses neuvaines ; ne finira-t-elle point par tout abandonner ? Malheur qui est arrivé à nombre de pauvres âmes.

6- Du reste, ce n’est là que la réalisation de la menace du divin Maître contre les tièdes : Tu n’es ni froid ni chaud ! Que n’es-tu froid ! Mais parce que tu es tiède, je vais te vomir de ma bouche (Apoc. 3, 15-16).

(…) Le tiède se fait à l’habitude de dormir dans ses imperfections, il ne se met pas en peine de son état, ne songe pas à changer de conduite et rend ainsi sa guérison presque désespérée. (…) D’aucuns pactisent avec leurs fautes ; de là, leur ruine, surtout quand, à la faute, se joint l’attachement à une passion : estime propre, désir de paraître, manie de thésauriser, rancune personnelle, affection désordonnée pour une personne de l’autre sexe. (…)L’oiseau, libre de tout lien, prend aussitôt son vol : l’âme libre de toute attache prend aussitôt son élan vers Dieu ; mais un fil suffit pour la retenir et l’empêcher d’aller à Dieu (On dit bien, dans le langage populaire, da quelqu’un, « qu’il a un fil à la patte ». Ndlr)

7- Tout le mal vient du peu d’amour que l’on porte à Jésus-Christ. Ceux qui sont tout gonflés de l’estime d’eux-mêmes ; ceux qui, à tout instant, se désolent pour un événement qui ne tournent pas à leur gré ; ceux qui, trop tendres pour eux-mêmes, ont toujours peur de compromettre leur santé ; ceux dont l’esprit et le cœur sont répandus au dehors et qui, pour alimenter leur vaine et avide curiosité, sont toujours aux écoutes, en quête de mille nouvelles où le service de Dieu n’a rien à gagner ; ceux qui s’impressionnent au rapport qui leur est fait du moindre manque d’égard, et qui en arrivent souvent à rester dans le trouble, à manquer leur oraison, à perdre le recueillement : aujourd’hui tout à la ferveur et à la joie, demain à la tristesse et à l’impatience, suivant le flux ou le reflux des évènements et de leur humeur ; ces gens-là n’aiment pas Notre-Seigneur ou l’aiment fort peu, et jettent le discrédit sur la vraie dévotion.

8- (…) Les moyens de sortir de la tiédeur sont au nombre de cinq: le désir de la perfection, la résolution d'y arriver, l'oraison mentale, la communion fréquente et la prière.

9- Le premier moyen est donc le désir de la perfection. Les saints désirs sont les ailes qui nous soulèvent de terre. (…) Celui qui vraiment désire la perfection ne cessera pas d'avancer et, s'il persiste, il finira par arriver. Au contraire, sans le désir, on reculera toujours et l'on deviendra toujours plus imparfait. (…)

10 – Mais d'aucuns disent: "Dieu ne nous veut pas tous saints !" C'est une grande erreur: Dieu veut précisément, proteste saint Paul, que tous nous soyons des saints (1 Thessaloniciens 4, 3), chacun selon notre condition: le religieux en religieux, le séculier en séculier, les personnes mariées comme personnes mariées, le marchand comme marchand, le soldat comme soldat, et ainsi de toutes les professions. (…)

(Saint Alphonse de Ligori cite ensuite sa "chère et grande avocate sainte Thérèse de Jésus", notamment:) Ne rétrécissons pas nos désirs. Croyons fermement que, avec le temps, acquérir, nous aussi, ce que tant de saints, aidés par Dieu, sont parvenus à obtenir. En ajoutant: Dieu ne prodigue ses faveurs de choix qu'aux âmes très désireuses de son amour. (…) Notre-Seigneur aime les âmes courageuses, pourvu qu'elles se défient beaucoup d'elles-mêmes. (…)

11- Il faut donc nous armer d'un grand courage: Dieu est bon pour l'âme qui le cherche (Lam 3, 25) (…).

Maintenant qu'il m'a retiré de l'état de damnation et qu'il me veut saint, maintenant qu'il m'offre son secours, certes je puis arriver à la sainteté, non par mes propres forces mais avec la grâce de mon Dieu qui veut être ma force. Je puis tout en celui qui me fortifie disait encore l'Apôtre (Philippiens 4, 13).

De bons désirs naissent-ils en notre âme, travaillons à les mettre en exécution, animés de courage et de confiance en Dieu. Mais alors même que leur réalisation se trouverait ensuite empêchée, acceptons en paix la volonté de Dieu.

12- Le second moyen pour arriver à la perfection, c'est la résolution de se donner tout à Dieu. Beaucoup sont appelés à la perfection; la grâce les y pousse; ils y aspirent; mais faute de résolution, ils vivent et meurent dans la crasse écoeurante de leur vie tiède et imparfaite. Le désir de la perfection est insuffisant, s'il n'est pas suivi de la ferme résolution d'y parvenir. Combien d'âmes se repaissent uniquement de désirs et ne font jamais un pas dans la voie de Dieu ! Ce sont là ces désirs dont le Sage a dit: qu'ils tuent le paresseux (Prov. 21, 25). Le paresseux se borne à désirer et jamais ne se résout, pour se sanctifier, à prendre les moyens en rapport avec sa vocation.(…)

13- Il faut et désirer la perfection et en prendre les moyens. (…) L'oraison a pour but de nous faire prendre les moyens qui nous conduisent à la sainteté. Certains font de longues oraisons, mais n'en tirent aucune conclusion pratique. (…)

14- Notre première résolution doit être de faire tout sacrifice et d'être même disposés à mourir plutôt que de commettre un péché délibéré si minime qu'il soir. Si nous sommes fidèles, comme Dieu l'exige, à nous faire cette sainte violence, la grâce alors suppléera à ce qui nous manque, secourra notre faiblesse et nous fera remporter la victoire. (…)

18- L'oraison mentaleest le troisième moyen pour se sanctifier. D'après Gerson (1363-1429. Ndlr) celui qui ne médite pas les vérités éternelle, c'est miracle q'il vit en chrétien. Pourquoi ? Parce que sans oraison mentale, la lumière manque et l'on marche dans l'obscurité. Les vérités de la foi ne s'aperçoivent pas avec les yeux du corps, il y faut le regard de l'âme, c'est-à-dire la méditation. Qui ne les médite pas ne les voit pas et s'avance au milieu des ténèbres. Ainsi plongé dans la nuit, il s'attache facilement à ce qui flatte les sens: ce qui l'entraîne à mépriser les biens éternels. (…)

20- L'âme qui met de côté l'oraison cessera d'aimer Jésus-Christ. L'oraison n'est-elle pas la fournaise bénie où s'allume le feu du saint amour ? (…) Par contre, affirme sainte Thérèse, si une âme persévère dans l'oraison, malgré les péchés, malgré les tentations, malgré les chutes de toutes sortes où le démon l'entraîne, Dieu, j'en suis convaincue, finira par la conduire au port du salut. (…)

21- Ne cherchons pas dans l'oraison à éprouver les douceurs de l'amour divin. Qui s'y rendrait dans ce but perdrait son temps ou en retirerait peu de fruit. L'on doit se mettre en oraison seulement pour contenter Dieu, c'est-à-dire pour apprendre ce que Dieu désire de nous et demander la grâce de l'accomplir. (…)

L'oraison dépourvue de consolations sensibles est la plus fructueuse. Malheureuse l'âme qui délaisse l'oraison parce qu'elle n'y éprouve aucune satisfaction. (…)

La fidélité à l'oraison amène l'âme à penser habituellement à Dieu. (n° 22)

De l'oraison naissent encore, et cette recherche de la solitude pour converser seul à seul avec Dieu, et le souci du recueillement au milieu des occupations nécessaires. (n°23)

Mais voici le plus grand mal: sans l'oraison mentale, point de prière. (n°24)

Quant aux sujets d'oraison, il n'est rien de plus utile à méditer que nos fins dernières: la mort, le jugement, l'enfer et le paradis. (n°25)

Le quatrième moyen de la perfection et aussi de persévérance dans la grâce de Dieu, c'est la communion fréquente. (n°26)

27- Pour bien communier, et surtout pour retirer de nos communions tous les fruits désirables, il faut nous y préparer convenablement. La première préparation, ou préparation éloignée, consiste: 1°) dans la lutte contre toute faute délibérée, commise les yeux ouverts; 2°) dans l'exercice assidu de l'oraison mentale; 3°) dans la mortification des sens et des passions.

La préparation prochaine se fait le matin même de la communion. Il est louable d'y consacrer au moins une demi-heure d'oraison mentale.

En outre, si l'on veut retirer des fruits très abondants de la communion, il faut prolonger notre action de grâces le plus possible . (n°28)

30- (…) Je n'ai pas de ferveur ! Parlez-vous de la dévotion sensible ? Personne ne vous la demande. Dieu ne l'accorde pas toujours, même à ses amis privilégiés. La vraie ferveur est celle d'une volonté résolue de se donner tout à Dieu et de progresser dans son amour. (…)

32- Pour maintenir l'âme en ferveur, la communion spirituelle, fréquemment renouvelée, est aussi bien utile (Cf notre article sur la Communion spirituelle). La communion spirituelle peut se réitérer plusieurs fois le jour: dans l'oraison, dans la visite au Saint-Sacrement, et spécialement quand on assiste à la messe, au moment de la communion du prêtre.

Le cinquième moyen, le plus nécessaire à la vie spirituelle et à l'acquisition de l'amour envers Jésus-Christ, c'est la prière. (n°33)

L'humble prière obtient tout de Dieu. (n°34)

35- (…) Sans elle, le salut est impossible: sans le secours des grâces divines, nous sommes incapables de parvenir au ciel; or, ces grâces, Dieu ne les départit qu'à ceux qui le prient. (…)

Il faut prier toujours et ne point se lasser (Luc 18, 1). Et l'Apôtre: Priez sans cesse (1 Thess. 5, 17). Dans cet intervalle où nous négligerions de nous recommander à Dieu, le démon nous vaincra. (…)

Si donc nous voulons nous maintenir dans l'amitié de Dieu jusqu'à la mort, il faut que toujours nous fassions les mendiants, que nous poursuivions Dieu de nos sollicitations (…). Mon Dieu, accordez-moi votre assistance, Seigneur, hâtez-vous de me secourir (Ps. 69, 2). (n°36)

Demandez et vous recevrez (Jn 16, 24) – Tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez et vous le verrez s'accomplir (Mc 11, 24). (n°37)

38- Quiconque demande reçoit (Luc 11, 10)

Quand nous prions Dieu, rappelons-nous encore d'avoir recours à Marie, la dispensatrice des grâces. Certes, Dieu seul accorde les grâces, mais il les accorde par les mains de la Sainte Vierge. (…)

Affections et prières:

(…) Les péchés de ma vie passée ne m'enlèveront pas l'espérance de parvenir à la sainteté. Car je vous vois, ô mon Jésus, mort sur la croix pour pardonner au repenti. Maintenant, je vous aime de toute mon âme; de tout mon coeur je vous aime, je vous aime plus que moi-même, et mon souverain regret est de vous avoir méprisé, vous le souverain bien.

Je ne suis plus mien; désormais je suis vôtre. Ô Dieu de mon cœur, disposez de moi comme bon vous en semblera. J'accepte,pour vous plaire, toutes les épreuves que vous m'enverrez: maladies, douleurs, inquiétudes, humiliations, pauvreté, persécutions, désolations; oui, pour vous plaire, j'accepte tout.

J'accepte aussi le genre de mort que vous m'avez préparé, avec toutes les angoisses et les souffrances qui l'accompagneront. Accordez-moi la grâce de vous aimer beaucoup et cela me suffit.

Aidez-moi, fortifiez-moi, pour que je compense par mon amour, durant les années qui me restent à vivre, les déplaisirs que je vous ai causés jusqu'ici, ô unique amour de mon âme.

Reine du ciel, Mère de Dieu, grande avocate des pécheurs, je mets en vous ma confiance."

ab. L.

(Publié dans le Bulletin paroissial de Tossiat en mars 2013)

Publié dans Spiritualité

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