"Lumière du monde", entretien avec Benoît XVI

Publié le par Abbé Laffargue

Lumière du monde

Benoît XVI

entretien avec Peter Seewald

éd. Bayard, 2011, 270 pages pour l'édition française.

 

 

Trois parties: Signes des temps, Le pontificat, Où allons-nous ?

Quatre annexes:  Extrait de la lettre pastorale aux Catholiques d'Irlande (19 mars 2010); Foi et violence, extrait du "Discours de Ratisbonne" (12 sept. 2006); Sida et humanisation de la sexualité, extrait de l'interview dans l'avion vers le Cameroun le 17 mars 2009; Biographie et brève chronique du pontificat de Benoît XVI.

On peut regretter la longueur des questions du journaliste et leur caractère très allemand (les références aux livres et auteurs cités en particulier) et quelques bizarreries de ponctuation, de traductions dont "Les choses dernières" au lieu des "Fins dernières" (chap. 18, p. 231).

 

A propos des abus sexuels commis par les prêtres.

Le journaliste donne quelques chiffres: 0,1% des agresseurs sexuels seraient issus du cercle des collaborateurs de l'Eglise catholique. Aux Etats-Unis, la part des prêtres compromis dans des cas de pédophilie était environ de 0,03% (rapport du gouvernement pour 2008). Les Eglises protestantes d'Amérique (dont les pasteurs sont mariés. Ndlr) sont touchées dans une bien plus grande proportion (d'après la publication protestante Christian Science Monitor) (p. 51)

Dans sa réponse, le Pape dit: "Cela ne nous légitime certes pas à détourner le regard ou à minimiser." Il ajoute: Cependant, il est aussi important de ne pas perdre pour autant des yeux le bien que fait l'Eglise. De ne plus voir combien d'hommes sont aidés dans leurs souffrances, combien de malades, combien d'enfants bénéficient d'une assistance, toute l'aide qui est apportée. Nous n'avons pas le droit de minimiser le mal, nous devons le reconnaître avec douleur, mais nous devons également être reconnaissants envers l'Eglise catholique et rendre visible toute la lumière qui émane d'elle.

Si elle n'était plus là, ce sont des espaces de vie entiers qui s'effondreraient. (p. 52)

 

Le destin de la planète en danger.

Le journaliste cite les propos du Pape lors des vœux au Corps diplomatique en janvier 2010: Notre avenir et le destin de notre planète sont en danger, et, à Fatima: L'homme a pu déclencher un cycle de mort et de terreur, mais il ne réussit pas à l'interrompre.

Dans sa réponse, Benoît XVI dit ceci en faisant référence aux témoignages des évêques d'Amérique latine: Je crois que ce serpent du commerce et de la consommation de la drogue, qui enserre le monde, est un pouvoir dont nous ne nous parvenons pas toujours à nous faire une juste représentation. Il détruit la jeunesse, il détruit les familles, il conduit à la violence et met en danger l'avenir de pays entiers.

Cela aussi compte parmi les terribles responsabilités de l'Occident: il a besoin de drogues et crée des pays qui sont forcés de les lui procurer, ce qui, à la fin, les abîme et les détruit. On a suscité une soif de bonheur qui ne peut se satisfaire de ce qui existe. Et qui trouve refuge dans le paradis du diable, si l'on peut dire, et détruit tout simplement les hommes.

Les évêques nous alertent sur les ravages inimaginables provoqués par le tourisme sexuel dans leur jeunesse. Des processus de destruction extraordinaires sont en cours, nés de cette sorte d'ivresse arrogante, de la satiété et de la fausse liberté du monde occidental.

On voit que l'homme recherche une joie sans borne et voudrait avoir du plaisir à l'extrême, il voudrait l'infini.

Mais là où Dieu n'est pas, cela ne lui est pas accordé, cela ne peut pas exister (…). Nous devons montrer – et vivre en conséquence – que l'infinité dont l'homme a besoin ne peut venir que de Dieu. Que Dieu est la nécessité première qui permet de résister aux pressions de ce temps. Que toutes les forces de l'âme et du bien doivent se mobiliser pour qu'une véritable empreinte apparaisse et s'oppose à la fausse, coupant court à la circulation du mal. (p. 89)

L'un des éléments de cette conversion consiste à remettre Dieu à la première place. Alors tout devient différent. Il faut aussi réfléchir de nouveau aux paroles de Dieu, pour laisser leur lumière entrer comme des réalités dans notre vie. Nous devons, pour ainsi dire, oser faire de nouveau l'expérience de Dieu pour le laisser agir à l'intérieur de notre société. (p. 90)

Religion et rationalité.

La grande mission de l'Eglise reste de relier foi et raison, le regard au-delà du tangible et la responsabilité rationnelle. Car elle nous est donnée par Dieu. Elle est ce qui distingue l'être humain. (p. 109)

(…) Je pense que Dieu, quitte à faire pape un professeur, a voulu que ce soit justement cet élément de réflexion et en particulier la lutte pour l'unité de la foi et de la raison, qui soit mis au premier plan. (p. 110)

 

L'islam.

Il est devenu clair que l'islam doit traiter deux questions dans le dialogue public: elles portent sur son rapport à la violence et sur la raison. (…)

J'ai aussi eu une très bonne discussion sur ce point avec le roi d'Arabie saoudite. A l'instar d'autres chefs d'Etats islamiques, ou encore, par exemple, des rois des Etats du Golfe, il veut prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l'islam.

Nous savons que nous menons aujourd'hui un combat commun. Ce qui nous rassemble, c'est d'une part que nous défendons de grandes valeurs religieuses – la foi en Dieu et l'obéissance à Dieu -, et que d'autre part nous devons trouver une place juste dans la modernité. (…)

Que signifie la tolérance ? Quel est le rapport entre la vérité et la tolérance ? Ce qui pose la question de savoir si la tolérance implique aussi le droit de changer de religion. Cela, nos partenaires islamiques ont du mal à le reconnaître. (pp. 133-135)

 

Toute ma vie durant, j'ai été accompagné d'un côté par le thème du Christ comme Dieu vivant et actuel, le Dieu qui nous aime et nous guérit à travers la souffrance, et de l'autre côté par le thème de l'amour, qui devient central dans la théologie de Jean – dans la conscience qu'il s'agit de la clef du christianisme, que c'est à partir de là que celui-ci doit être lu. (p. 139-140) (cf. sa première encyclique Deus caritas est, 25 déc. 2005. Ndlr)

 

La sexualité.

(…) L'important, c'est que l'homme est une âme dans un corps, qu'il est lui-même en tant que corps, qu'il peut donc avoir du corps une vision positive et considérer la sexualité comme un don positif. Elle lui permet de prendre part lui-même à la création de Dieu. Trouver cette conception positive et protéger ce trésor qui nous est donné: voilà une grande mission.

(Le Pape parle ensuite d'intrusions rigoristes dans le christianisme, du jansénisme qui a provoqué une torsion de l'être humain et l'a plongé dans l'anxiété)

Il poursuit: Il est clair aujourd'hui que nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu'elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté: la joie et l'acceptation du corps, le oui à la sexualité considérée comme un don qui implique toujours aussi discipline et responsabilité.

Car il est une chose immuable: liberté et responsabilité vont de pair. (pp. 140-141)

 

La liturgie (à propos de Summorum pontificum du 7 juillet 2007 avec la forme ordinaire et la forme extraordinaire du rite romain):

(…) Il s'agit plutôt de nous fondre dans quelque chose de beaucoup plus grand; de nous sortir en quelque sorte de nous-mêmes et de pouvoir aller plus loin. C'est la raison pour laquelle il est tellement important que la liturgie ne soit pas "bricolée", si je puis m'exprimer ainsi.

La liturgie est en vérité un processus par lequel on se laisse guider dans la grande foi et la grande prière de l'Eglise. C'est pour cette raison que les premiers chrétiens priaient vers l'Est, vers le soleil levant, le symbole du Christ qui revient. (Cf. aussi p. 233. Ndlr) Ils voulaient montrer ainsi que le monde entier va vers le Christ et qu'Il embrasse totalement ce monde. Ce lien avec le ciel et la terre est très important.

Ce n'est pas un hasard si les anciennes églises étaient construites de telle sorte que le soleil projette ses rayons dans la nef à un moment bien précis. (…)

Si j'ai voulu rendre plus accessible la forme précédente, c'est surtout pour préserver la cohésion interne de l'histoire de l'Eglise. Nous ne pouvons pas dire: avant, tout allait de travers, maintenant tout va bien. (…)

C'est une question de réconciliation interne avec notre propre passé, de continuité interne de la foi et de la prière dans l'Eglise. (pp.143-144) (Cf aussi page 230, sur "les espaces de protection")

 

 

Sur le Pape Pie XII.

(Dans sa question, Peter Seewald cite l'historien Karl-Joseph Hummel qui donne le nombre de 150.000 juifs sauvés par les catholiques sous le pontificat de Pie XII; le philosophe Bernard-Henri Lévy en sa faveur; Golda Meir futur Premier ministre d'Israël)

Une chose est très claire: à l'instant même où il aurait émis une protestation publique, on n'aurait plus respecté l'extraterritorialité et les milliers de personnes qui avaient été mises en sécurité dans les monastères romains auraient été déportées. (…)

Je crois qu'il a vu quelles conséquences aurait une protestation ouverte. Il en a beaucoup souffert personnellement, cela, nous le savons. Il savait qu'il aurait dû parler, mais la situation le lui a interdit. (…)

Et sur ce point, je crois qu'il faut réellement reconnaître qu'il a été l'un des grands Justes et qu'il a sauvé plus de juifs que quiconque. (pp. 146-149)

 

Sur le Sida et le préservatif (Cf le voyage en Afrique de mars 2009).

(…) Sur ce point, je persiste et je signe. Parce que l'Eglise est la seule institution à se tenir concrètement tout près des hommes, en faisant de la prévention, en éduquant, en aidant, en conseillant, en accompagnant. Parce qu'elle traite comme personne ne le fait tant de malades du Sida, et en particulier tant d'enfants atteints par cette maladie. J'ai pu visiter l'un de ces centres de soins et parler aux malades.

C'était cela, la réponse. L'Eglise en fait plus que les autres parce qu'elle ne se contente pas de faire des discours dans les journaux, mais aide les sœurs et les frères sur le terrain. (…)

On ne peut pas résoudre le problème en distribuant des préservatifs. Il faut faire beaucoup plus. nous devons être proches des gens, les guider, les aider; et ce aussi bien avant qu'après l'irruption de la maladie. (…)

La seule fixation sur le préservatif représente une banalisation de la sexualité. Or cette banalisation est justement à l'origine d'un phénomène dangereux: tant de personnes ne trouvent plus dans la sexualité l'expression de leur amour, mais uniquement une sorte de drogue qu'ils s'administrent eux-mêmes. (…)

L'Eglise ne considère naturellement pas l'utilisation de préservatifs comme une solution véritable et morale. Dans l'un ou l'autre cas, cependant, dans l'intention de réduire le risque de contamination, l'utilisation d'un préservatif peut cependant constituer un premier pas sur le chemin d'une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine. (pp; 159-161)

(C'est ce passage qui a fait "la une" des médias français avec des interprétations abusives. Le livre n'était même pas paru en français ! La Congrégation pour la doctrine de la Foi a du publier une note, le 21 décembre 2010, pour rectifier ces interprétations. Ndlr)

 

Eglise, foi et société (Chap. 13).

Nous avons bien vu que le progrès a certes fait progresser nos capacités, mais ni notre grandeur ni notre humanité. Nous devons retrouver un équilibre intérieur, et nous avons aussi besoin de grandir intellectuellement: cela nous le voyons de mieux en mieux, dans les grandes difficultés de notre temps. Même lors de nombreuses rencontres avec les grands chefs d'Etat, je ressens une puissante conscience du fait que le monde ne peut pas fonctionner sans la force de l'autorité religieuse. (p. 181)

 

"Les réformes".

(…) Je voudrais affirmer que les statistiques ne peuvent pas être la norme de la morale. Il est déjà suffisamment grave que les enquêtes d'opinion deviennent la norme des décisions politiques, et qu'on regarde toujours autour de soi pour savoir où trouver le plus de partisans au lieu de poser la question: "Qu'est-ce qui est juste ?". Les résultats des sondages sur nos attitudes et notre manière de vivre ne constituent donc pas en soi la norme du vrai et du juste. (p. 192)

 

Le Pape cite Le Petit prince d'A. de Saint-Exupéry (chap. 17, p. 219) qui ironise lui aussi sur l'intelligence de notre époque, montre qu'elle nous fait négliger l'essentiel et qu'au bout du compte le Petit prince, qui ne comprend rien à toutes ces choses intelligentes en voit davantage et voit mieux. Il parle d'arrogance de l'intellect (p. 220).

Le journaliste cite le physicien nucléaire Werner Heisenberg, prix Nobel (1901-1976, prix Nobel en 1932. Ndlr) qui disait: La première gorgée dans le calice des sciences de la nature rend athée, mais au fond de la coupe, il y a Dieu qui attend; le Pape acquiesce pleinement sur ce point (pp. 2201-221).

 

Que veut Jésus de nous ? demande Peter Seewald. Benoît XVI répond: Il veut de nous que nous le croyions. Que nous nous laissions guider par lui. et qu'ainsi nous lui ressemblions de plus en plus, et que nous devenions justes. (p. 223)

 

L'Eglise n'impose rien à personne, elle ne présente pas un quelconque système moral. Ce qui est vraiment décisif, c'est qu'Il existe. Que l'Eglise ouvre les portes vers Dieu et donne ainsi aux gens ce qu'ils attendent le plus, ce dont ils ont le plus besoin, et ce qui peut aussi leur apporter la plus grande aide. Elle le fait avant tout par le biais du grand miracle de l'amour, qui ne cesse de se répéter. (p. 229)

 

A propos du bombardement permanent contre les valeurs alternatives de la culture chrétienne. Comment résister totalement à ce type de propagande mondiale en faveur d'un comportement négatif ?

   Les espaces de protection sont les espaces de la liturgie. Reste que dans les différents mouvements et communautés, dans les paroisses, dans les célébrations des sacrements, dans les exercices de piété, dans les pèlerinages, etc., l'Eglise cherche à offrir des forces de résistance, puis à développer des zones de protection dans lesquelles la beauté du monde, la beauté de l'existence possible, devient de nouveau visible en contraste avec tout ce qui est abîmé atour de nous. (p. 230)

 

Les fins dernières (chapitre 18 et dernier)

   Nous devons toujours nous rappeler qu'Il nous dit, avec la plus grande certitude: Je reviendrai. Ces mots-là sont au-dessus de tout. C'est pour cette raison que primitivement, la messe se dit tourné vers l'Orient, vers le Seigneur qui revient, symbolisé par le soleil levant. (Cf. p. 143. Ndlr) Chaque messe est par conséquent une manière d'aller au-devant de celui qui vient. On anticipe ainsi cette venue; nous allons dans Sa direction – et Il vient déjà, par anticipation. (Cf. p. 233)

 

   Par ses propres forces, l'homme ne peut de toute façon pas maîtriser l'histoire. Que l'homme soit en péril et qu'il mette le monde en danger, on en a aussi aujourd'hui des preuves scientifiques.

Il ne peut être sauvé que si les forces morales grandissent dans son cœur; des forces qui ne peuvent venir que de la rencontre avec Dieu; des forces qui résistent.

Dans cette mesure, nous avons besoin de Lui, l'Autre, qui nous aide à être ce que nous ne pouvons être nous-mêmes; et nous avons besoin du Christ, qui nous rassemble au sein d'une communauté que nous appelons l'Eglise.

(…) Il est effectivement venu pour que nous connaissions la vérité. Pour que nous puissions toucher Dieu. Pour que la porte nous soit ouverte. Pour que nous trouvions la vie, la vie véritable, celle qui n'est plus soumise à la mort. (p. 239) 

C'est la dernière page et la dernière phrase de l'entretien du Pape Benoît XVI avec P. Seewald.


abbé Christian LAFFARGUE.

Janvier 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

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