Traité de l'espérance chrétienne (G. Vauge)

Publié le par Abbé Laffargue

Traité de l'Espérance chrétienne
(extraits publiés dans le Bulletin paroissial hebdomadaire de Tossiat)


Traité de l'Espérance chrétienne contre l'esprit de pusillanimité et de défiance et contre la crainte excessive par Gilles Vauge, prêtre de l'Oratoire (Librairie Vagner, Nancy, 1846). Extraits.
Les premières éditions datent de 1732. M. C. Saint André en a recomposé le texte disponible sur liberius.net. Google en a publié deux versions de 1732.

Chapitre 1er: La joie est bonne et louable;
- Une vive confiance en Dieu est source de toutes sortes de biens. Elle enracine, nourrit net fortifie toutes les vertus, elle adoucit toutes les peines, elle affaiblit toutes les tentations. Saint Bernard affirme que la défiance est le plus grand obstacle que nous puissions mettre à notre salut, Dieu ne versant l'huile de sa miséricorde que dans un cœur plein de confiance.
- Une confiance faible et timide rend la piété tremblante et chancelante, sans cesse arrêtée par les plus petits obstacles, ralentie par les moindre contre-temps, découragée par les plus légères contradictions. Dès qu'elle est sans guide extérieur et sans appui sensible, elle s'intimide, elle se lasse et elle est toujours prête à tomber. Quand elle tombe dans quelques fautes (un peu importantes) le reproche que lui fait sa confiance la jette dans la consternation, et ensuite dans le découragement qui, au lieu de lui procurer devant Dieu une humiliation et une douleur tranquille, qui lui feraient tirer du profit de ses fautes mêmes, la trouble et lui ôte le goût des exercices de piété (comme de ne plus prier, ndlr), ce qui peut avoir des suites très funestes.
- C'est un obstacle à la prière. L'espérance est la source d'où coule toute prière chrétienne; mais lu ruisseau ne peut couler qu'à proportion que la source est pleine et abondante. Une espérance timide et tremblante rend aussi les prières qui en naissent, timides et tremblantes et, par conséquent, incapables d'obtenir beaucoup. Celui qui doute et qui hésite écrit Saint Jacques est semblable au flot de la mer que le vent soulève et agite. Qu'il ne s'imagine pas, cet homme-là, recevoir quoique ce soit du Seigneur: homme à l'âme partagée, inconstant dans toutes ses voies !
(Jc 1, 5-7).
Beaucoup prient et même beaucoup, mais qu'il s'en trouve peu qui prient avec cette foi et cette confiance à laquelle Jésus-Christ a tout promis et qu'Il recommande à tous: Tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez et il vous sera accordé (Marc 11,24) (St Marc ajoute que lorsqu'on prie et qu'on se souvient qu'on a quelque chose contre quelqu'un, il faut pardonner afin que notre Père du Ciel nous pardonne aussi nos offenses: v.25. Ndlr).
- C'est un obstacle à l'esprit de reconnaissance. La reconnaissance pour les grâces qu'on a reçues, est un devoir essentiel de la piété, mais ce sentiment n'est jamais vif dans une âme qui n'a que peu de confiance en Dieu. Car l'ingratitude – dit Saint Bernard – est un vent brûlant qui dessèche la source des grâces, et les empêche de couler sur nous.
- C'est un obstacle à l'amour de Dieu. Il n'est pas possible d'aimer, si l'on ne se croit point être aimé, si l'on se croit rejeté. Le fond de la piété dépend de l'amour, mais l'amour lui-même dépend absolument d'une vive persuasion de l'amour que Dieu a pour nous. Nous avons reconnu l'Amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. (1 Jean 4,16) On s'amuse à raisonner au lieu de croire. Tous, quand on les interroge, disent de bouche qu'ils croient, et il y en a beaucoup moins qu'on ne pense qui en soient intimement persuadés. Nous portons dans le fond du cœur un principe intime d'incrédulité, d'hésitation, de timidité, de défiance: il n'y a même personne qui n'en ait quelque levain. Ceux qui parlent ainsi contredisent ouvertement l'Ecriture qui nous apprend que Dieu nous a aimés le premier: En ceci consiste l'amour de Dieu pour nous: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est Lui qui nous a aimés le premier (ibid. v.10). Et Saint Paul a grand soin de nous faire remarquer: L'espérance ne déçoit point, parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné lors même que nous étions pécheurs (Romains 5, 5-8).
Dieu nous aime, parce qu'il veut nous aimer, parce qu'il est charité, parce qu'il est la bonté et la miséricorde même. Il ne faut point chercher d'autre raison de son amour.
N'opposons point notre insensibilité à notre confiance: opposons au contraire notre confiance à notre insensibilité. Notre dureté nous fait douter que nous soyons aimés; croyons-le, et nous ne serons plus ni durs ni incrédules.
- Le peu de confiance en Dieu est une source de tentations très dangereuse. Les Apôtres ont cru que cette paix de l'âme était si liée avec la grâce que leurs Epîtres portent à la tête cette bénédiction qu'ils adressent à tous les fidèles. C'est cette paix et cette joie du Saint-Esprit qui fait toute notre force contre les attaques des ennemis de notre salut. La défiance affaiblit ou ruine cette joie et cette paix de l'âme qui fait toute sa force, la remplit de scrupules, de crainte, de trouble, d'inquiétude, de tristesse (Cf. L'Imitation de Jésus-Christ, L.I, ch.13, n°4).
- Cette tentation devient plus forte vers la fin de sa vie car l'ennemi du salut qui sait qu'il n'a plus que peu de moments, que le temps presse, ne manque pas d'en profiter et de redoubler ses efforts. Il se sert avantageusement de l'accablement où se trouvent ordinairement en ces derniers temps le corps et l'âme, pour remplir l'imagination de tristes idées, pour couvrir l'esprit de nuages et de troubles. Il les persuade que, pour bien mourir, il n'est pas aussi important qu'on le dit de vivre dans la pratique fidèle et constante de toutes les vertus. Le démon tâche encore de leur faire regarder comme de pures idées sans aucune réalité les grandes maximes de la religion chrétienne (alors) que les vrais chrétiens est de vivre toujours dans l'attente et dans l'espérance de l'avènement de notre Sauveur Jésus-Christ (pour) se tenir prêts à aller au devant du Seigneur lorsqu'il viendra des noces et à lui ouvrir dès qu'il frappera à la porte, regardant avec joie l'approche du dernier jour.
- On n'honore point Dieu par la défiance, le trouble et l'abattement de l'esprit: tout cela offense, fait injure à sa bonté, nous éloigne de lui et éloigne de nous son secours.
Saint Pierre marcha avec assurance sur les flots de la mer agitée d'une grande tempête, tant qu'il ne considéra que la bonté et la puissance de Jésus-Christ qu'il voulait aller trouver. Il ne commença à s'enfoncer dans les eaux, que lorsque, effrayé par la violence des vents, il commença à trembler et à manquer de confiance: Homme de peu de foi et de confiance, pourquoi as-tu douté ? (Mt 14,51). Ne te laisse pas aller à la tristesse et ne t'abandonne pas aux idées noires. La joie du cœur, voilà la vie de l'homme, la gaieté, voilà qui prolonge ses jours. trompe tes soucis, console ton cœur, chasse la tristesse: car la tristesse en a perdu beaucoup. Passion et colère abrègent les jours, les soucis font vieillir avant l'heure. (Siracide 30, 21-24. Le père Vauge ne cite que le verset 23 et beaucoup d'autres citations du même livre. Ndlr).
- Jésus-Christ a employé ses derniers soins, dans l'admirable sermon après la Cène, en leur laissant sa joie et sa paix comme par testament en leur ordonnant de bannir de leur cœur le trouble et la frayeur: Que votre cœur ne se trouble point; vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (Jean 14,1). Et Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix; non pas comme le monde la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre (v.27).
Je vous ai dit toutes ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite (15,11); pour qu'en moi vous ayez la paix. Dans le monde vous aurez à souffrir, mais gardez courage, J'ai vaincu le monde! (16,33).
Et parlant ensuite à son Père: Maintenant je viens à vous et je dis ces choses pour qu'ils aient en eux-mêmes la plénitude de ma joie (17,13).
- Tandis que la partie inférieure de l'âme est dans l'ennui, la crainte et la tristesse, il peut y avoir dans la partie supérieure une certaine joie et une certaine paix quoiqu'on ne les sente point. Il est écrit que le juste vit de la foi, mais non de sentiment.
Et puis, par-dessus tout, ayez la charité en qui se noue la perfection. Avec cela, que la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés, règne dans vos cœurs (St Paul aux Colossiens 3,14-15).

Chapitre II: Rapports entre Foi et Espérance.

- Il est impossible de plaire à Dieu sans la foi (Hébreux 11,6). (Mais) l'espérance est d'une nécessité (aussi) indispensable que le foi et que sans elle il n'y a point de salut. Beaucoup de chrétiens auraient grand scrupule de former le moindre doute contre la foi (…) et pourtant, ils ne craignent point, non seulement d'affaiblir, mais de détruire presque, en eux-mêmes, l'espérance, en livrant leur esprit à des inquiétudes et des défiances continuelles de la bonté de Dieu, sans considérer que la foi sans espérance leur deviendra inutile; et qu'il leur est commandé, non seulement d'entretenir, mais même de fortifier et de faire croître de plus en plus leur espérance.
- La foi sert de base à l'espérance, et toutes deux servent de fondement à l'amour. Comme il n'y a point d'espérance sans foi, il n'y a point aussi d'amour de Dieu sans espérance. Puisse le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints… (Ephésiens 1,18). Il nous a arrachés de la puissance des ténèbres pour nous faire passer dans le royaume de son fils bien-aimé (en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés. Non cité par l'auteur) (Colossiens 1,13).
C'est le propre de la confiance chrétienne, de faire que l'homme agisse comme un véritable enfant de Dieu. Et il est difficile de comprendre qu'un chrétien qui n'agit pas par cet esprit, qui vit au contraire dans des agitations,dans des frayeurs, des inquiétudes et des défiances continuelles de la bonté de Dieu, soit sincèrement persuadé qu'il a le bonheur d'avoir Dieu pour père, qui est dans sa maison, qui est son Eglise, non comme un étranger ou comme un esclave, mais comme un de ses enfants.
- Avant d'accorder ses grâces, Jésus-Christ avait coutume d'exiger leur foi comme une disposition nécessaire. Il entendait par là, non une simple persuasion de sa puissance infinie, mais également la confiance en sa bonté toute-puissante.
Dans le Symbole (des apôtres), nous ne disons point Je crois un Dieu, ni Je crois à Dieu, mais nous disons: Je crois en Dieu. Cette expression signifie le mouvement d'une âme qui tend et s'élève vers Dieu comme le souverain bien auquel elle désire de s'unir, dans lequel elle espère trouver son repos éternel. C'est là la foi des fidèles; c'est là croire en chrétien, croire en espérant.
Croire sans espérer, c'est la foi des démons. Vous croyez qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul Jésus-Christ; vous croyez tous les autres mystères. Mais les démons croient aussi tout cela; et non seulement ils croient, mais ils tremblent (Jacques 2,19). Ce qui distingue la foi des vrais chrétiens de celle des malheureux esprits, c'est l'espérance. Les démons croient que Dieu a envoyé Jésus-Christ au monde pour les tourmenter et pour les perdre (Mt 8,29; Lc 4,34); et les chrétiens croient qu'Il est venu pour les sauver.
- Ceux qui au milieu de leurs crimes se figurent Dieu comme n'ayant que de la bonté sans justice, qui espèrent qu'en continuant de vivre en violant ses commandements et ceux de l'Eglise, Dieu ne laissera pas de les sauver, et qu'il ne punira point leurs excès, se forgent une idole, et se font dans leur cœur un faux Dieu en la place du Dieu véritable; car le vrai Dieu est tout autre. S'ils est infiniment bon, il est infiniment juste. S'il fait sentir combien il est riche en miséricorde envers ceux qui se convertissent à lui sincèrement en quittant leurs crimes, il est impossible qu'il ne fasse aussi sentir la rigueur de sa justice à ceux qui ne les quittent point.
Mais ceux qui sont toujours agités de défiance et d'inquiétudes, qui se représentent Dieu comme un juge sévère qui n'a que de la rigueur et de la justice, qui est inexorable pour les moindres fautes, comme s'il ne cherchait que des occasions pour perdre les hommes, se forgent aussi une autre idole en eux-mêmes. (…)
Il punit ceux qui demeurent dans leurs crimes, parce qu'il est juste; mais il pardonne à tous ceux qui se convertissent à lui, parce qu'il est bon. Il punit et il fait miséricorde, mais avec cette différence, qu'il punit à regret et parce que nous l'y forçons; et qu'il pardonne parce qu'il s'y porte de lui-même.
Il est vrai de dire que celui qui n'espère point ne connaît pas Dieu. Tous ceux – dit Saint Bernard (sermon 38, in Cant., n°2) – qui ne veulent pas se convertir à Dieu, ou qui, étant déjà convertis, n'espèrent point en sa miséricorde, ne le connaissent point.
C'est un fantôme qu'ils prennent pour Jésus-Christ (l'auteur a pris l'exemple de la tempête apaisée: Mt 8/Mc 4/Lc 8; ndlr) car Jésus-Christ est tout autre que ce qu'ils s'imaginent; et c'est la fausse idée qu'ils s'en forment, qui entretient ou augmente même leurs défiances, leur trouble et leur frayeur.
Mais si quelque chose devait les effrayer, ce serait le peu de confiance qu'ils ont en la bonté de Celui qui déclare lui-même (Mt 9,12) qu'il est venu sauver ce qui est perdu, et que ce sont les malades, et non pas ceux qui se portent bien, qui ont besoin de médecin.
On ne manque de confiance en Dieu que parce que l'on croit qu'il n' a pas assez de puissance pour remédier à tous nos maux passés, présents et futurs (…) ou parce que l'on croit que, quoiqu'il soit tout-puissant pour nous en délivrer, il n'a pas assez de bonté pour le vouloir. C'est penser et juger de Dieu comme des infidèles, qui ne le connaissent pas; c'est donner des bornes à sa puissance ou à sa bonté.
Si nous ne ressentons donc point les effets de sa miséricorde, nous ne devons en attribuer la cause qu'à nos défiances.

Chapitre III: Fondements et motifs de l'espérance chrétienne.

- La puissance et la miséricorde de Dieu, les mérites de Jésus-Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes, sont les fondements essentiels de l'espérance chrétienne. Sans la connaissance des misères de l'homme, notre espérance serait fausse et ne serait que présomption; sans la connaissance de Dieu, la connaissance de nos misères ne conduirait qu'au désespoir.
- Qui dit miséricorde en Dieu, suppose la misère dans l'homme. Qui parle de la nécessité d'un médiateur entre Dieu et les hommes, suppose dans les hommes le péché qui les a séparés de Dieu et rendus indignes d'avoir par eux-mêmes et sans médiateur aucun accès auprès de lui. Un chrétien peut donc fonder son espérance sur la miséricorde de Dieu et les mérites de Jésus-Christ, sans faire en même temps un aveu sincère de sa propre misère et de son indignité.
- L'apôtre saint Paul nous apprend que la cause pour laquelle Dieu a réprouvé et abandonné le peuple juif, c'est parce qu'il se reposait sur la loi que Dieu leur avait donnée, espérant parvenir à la vraie justice et au salut par les seules sources de leur libre-arbitre, aidés des connaissances qu'ils trouvaient dans la loi, au lieu d'attendre le salut, et la justice qui y conduit, de la miséricorde de Dieu et des mérites de Jésus-Christ (Cf. Galates 2,16).
- Dieu ne justifie et ne sauve que ceux qui sont vraiment humbles. La foi rend les hommes tels; la loi, au contraire, les rend présomptueux et orgueilleux. Les juifs cherchaient à établir une justice qui leur fût propre et indépendante de la miséricorde de Dieu, de la grâce et de la foi en Jésus-Christ.
- L'espérance (alliée à la foi) nous humilie pour nous relever ensuite. Après nous avoir fait connaître la grandeur de nos maux, elle nous montre ensuite que les remèdes que Dieu nous a préparés les surpassent de beaucoup. Car la foi nous enseigne toute vérité; vérités humiliantes et vérités encore plus consolantes. Elle établit ainsi les fondements d'une espérance également humble et courageuse, et d'autant plus courageuse qu'elle est plus humble.

Chapitre IV: Ce que la foi apprend à l'homme pour l'humilier.

- Faiblesse de notre entendement: la foi nous apprend que l'esprit de l'homme, abandonné à sa propre faiblesse, est capable de toutes sortes d'illusions et des erreurs les plus monstrueuses. Des temples et des autels élevés partout à des hommes qui ne méritaient pas même d'avoir des sépulcres. L'adoration et tous les honneurs de la divinité prostitués à un Jupiter, à un Apollon, à un Cupidon, à un Bacchus, à une Junon, à une Vénus, etc., c'est-à-dire à des perfides, des incestueux, des adultères, des ivrognes, des vindicatifs, des infâmes… La religion devenue, par le culte des faux dieux, une école de toutes sortes de crimes et d'impiétés. Des idoles d'or, d'argent, de métal, de bois ou de terre; des ouvrages ou des figures d'homme, de bêtes, d'oiseaux, de serpents, adorées et invoquées comme des dieux qui n'avaient le pouvoir ni de voir, ni d'entendre, ni de parler, ni de marcher.
- Faiblesse de notre volonté: Dieu a voulu faire sentir à tous les hommes combien est grande la faiblesse et la corruption de la volonté; combien est grand le besoin qu'ils ont de sa grâce, pour la guérir et la fortifier; et combien est odieuse et insupportable à ses yeux la présomption de ses propres forces.
Comprenons bien que, comme la volonté a été la principale cause du péché et qu'elle y a eu plus de part que l'entendement (=l'intelligence, ndlr), elle a été aussi beaucoup plus affaiblie, par le péché, que l'entendement.
- Force des ennemis: Fortifiez-vous donc, mes frères – non en comptant sur soi ou sur quiconque – dans le Seigneur et en sa vertu toute-puissante. Revêtez l'armure de Dieu afin de pouvoir résister aux manœuvres du diable. Car nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les prines, les puissances, les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais répandus dans l'air. C'est pourquoi, prenez l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais, vous puissiez résister et rester debout, après avoir tout surmonté (…)
Et surtout, prenez le bouclier de la foi, par lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Malin…
(Eph 6, 10-16)

Chapitre V: Ce que la foi apprend à l'homme pour le relever.

La connaissance de notre faiblesse, de la force de nos ennemis, de nos misères et de notre indignité, si elle était seule, nous porterait au désespoir. Et la foi, qui nous donne cette connaissance, ne serait point le fondement de l'espérance chrétienne. C'est ainsi que la foi, après nous avoir ôté tout appui humain et toute confiance en nos propres forces, qui feraient tomber tout l'édifice de notre salut, établit ensuite, pour fondement de toute notre espérance, la connaissance qu'elle nous donne de la puissance et de la miséricorde de Dieu et des mérites de Jésus-Christ, le médiateur de la nouvelle alliance. Et afin que rien ne manque à la solidité de notre confiance, la foi ajoute à cette connaissance celle du commandement que Dieu nous fais d'espérer fermement qu'il exercera sur notre cœur cette puissance et cette miséricorde.
Dieu n'est pas moins puissant dans l'ordre de la grâce et du salut éternel, que dans l'ordre de la nature et des secours temporels. Il est tout-puissant pour convertir les âmes, pour les ressusciter, pour les justifier, pour les glorifier. Il n'y a point de plaies, ni de maladies, qui soient incurables à un médecin qui est tout-puissant.
Le Saint-Esprit n'a point voulu que nous ignorions que toutes ces choses n'étaient que des figures: la captivité d'Egypte, une ombre de la tyrannie du démon; la Mer rouge, une figure du sang de Jésus-Christ, et du baptême où tous nos péchés sont comme noyés; le colonne de nuée et de feu, une figure du Saint-Esprit qui nous conduit au milieu du monde aveugle et corrompu; la manne, l'image du corps de Jésus-Christ que Dieu nous donne pour soutenir notre âme défaillante dans le désert de cette vie; l'eau sortie de la pierre, l'image de la grâce dont Jésus-Christ, dans sa Passion, est la source; le serpent d'airain, figure de Jésus-Christ élevé sur le bois de la croix, qui, par la foi en sa mort, guérit les morsures des serpents de feu, c'est-à-dire les plaies mortelles que les démons font à nos âmes…
Ce effets invisibles, que Dieu produit tous les jours dans les âmes par sa grâce, surpassent en grandeur tous les prodiges qu'il fit en faveur des Israélites dans l'Egypte, dans le désert et dans la terre promise.
De quoi donc pourrions-nous désespérer, nous trouvant environnés d'une si grande nuée de témoins, qui nous crient de toute part que l'on peut tout en Dieu qui nous fortifie ? (Cf. Eph 4,13; ndlr). Dieu est infiniment plus puissant que nous ne sommes faibles et que nos ennemis ne sont forts.
Parce que Dieu est infiniment puissant, nous devons croire qu'il peut nous donner tous les secours nécessaires pour vaincre tous les obstacles du salut; et parce qu'il est infiniment bon et miséricordieux, nous devons, par une vive et forte confiance, croire qu'il veut nous les donner.
Il s'est trouvé quelquefois des pères et des mères assez dénaturés pour renoncer à la tendresse que la nature leur inspire pour leurs enfants; mais nous n'avons point à craindre que jamais notre Père céleste nous oublie (Cf Is 49,15)
Appelons Dieu notre Père, puisqu'il le veut; mais que ce soit avec les sentiments d'humilité, d'admiration, de respect, de confiance qui sont exprimés par ces paroles si courtes et si pleines de sens, à la tête de l'Oraison dominicale, comme pour lui servir de préface: Parce que vous nous avez instruits par votre commandement salutaire, et formés par vos divins enseignements, nous osons prendre la liberté et la confiance de vous dire: Notre Père, qui êtes dans les cieux…
Vos péchés passés, qui sont en grand nombre, et vos faiblesses présentes et futures, vous effraient. Mais quelle plus grande assurance Dieu pouvait-il donner de la volonté où il est de vous pardonner tous vos péchés, et de vous donner toutes les grâces nécessaires pour vaincre toutes vos faiblesses, que de vous mettre entre les mains la victime qu'il s'est choisie lui-même pour vous faire miséricorde. C'est dans le sang de cette victime que les justes de tous les siècles passés ont lavé toutes leurs iniquités.

Chapitre VI: suite du chapitre précédent.

Ceux qui vivent dans l'oubli de Dieu et de leur salut périssent plutôt par la présomption que, faute d'espérer, espérant contre la parole formelle de Dieu d'être sauvés sans se convertir, sans garder tous les commandements de Dieu et de l'Eglise. Leur espérance n'est pas une espérance chrétienne, mais un horrible aveuglement.
Jésus-Christ nous a été donné par Dieu pour être notre sagesse, notre force. Sa sagesse et sa force sont infinies et sans bornes. Il a une lumière qui ne peut être surprise (=démentie, ndlr), une force qui ne peut être vaincue, une bonté qui ne peut se démentir. Attachons-nous à lui par l'espérance et il nous élèvera au-dessus de toute la force et la malice de l'enfer; au-dessus de toutes les erreurs et de tous les attraits de ce monde corrompu, au-dessus de nos propres ténèbres. Si le Seigneur est pour nous, qui sera contre nous ? (Rm 8,31). Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui est-ce que je craindrai ? (Ps 26,1).
L'espérance des saints, comme toutes leurs autres vertus, n'a point été d'abord parfaite, elle a eu ses différents progrès, elle a été faible avant que d'être forte.
Il a plu à Dieu de confondre l'orgueil des démons, de guérir l'homme de l'orgueil qui est sa plus grande et sa plus dangereuse maladie; maladie si cachée, que souvent plus on en est atteint, moins on la sent. Vice si subtil, qu'il naît de la vertu même et de la victoire des autres vices, et quelquefois de la victoire de l'orgueil même. C'est de cette maladie si terrible que Dieu a voulu guérir ceux qui sont à lui par le sentiment de tant de faiblesses, de misères, de tentations et de périls dont ils se voient environnés durant tout le cours de leurs vie.
Aimons donc, non pas nos faiblesses, mais le sentiment et la conviction de nos faiblesses. Cette humble conviction est une grâce, dont nous ne pouvons trop estimer le prix, ni assez remercier Dieu.
Quelque grande que soit notre misère, quelque profonde que soit notre indignité, nous fléchirons certainement Jésus-Christ par l'aveu humble et sincère que nous en ferons. Dès que nous deviendrons nous-mêmes nos accusateurs, il deviendra lui-même notre avocat car il ne peut pas résister à un cœur humilié (Saint Augustin).
Fausse humilité, vrai orgueil: La vraie humilité vient de Dieu et porte aussi à Dieu. Comme elle est un grand don de Dieu, elle fortifie l'âme et lui donne une nouvelle vigueur, une promptitude et une liberté plus grande pour la prier et pour la servir. L'esprit de Dieu ne peut affaiblir et décourager les âmes, les rendre plus défiantes de la bonté de Dieu, plus pesantes, plus inquiètes, plus lâches dans la prière et dans l'accomplissement des autres devoirs de la religion; ces mauvais fruits ne peuvent venir que de l'opération de l'esprit malin.
Toutes les vertus chrétiennes sont étroitement liées les unes aux autres, il est donc impossible que la vertu d'humilité, que Dieu nous commande, soit contraire à l'espérance chrétienne, que Dieu nous commande aussi.
Notre orgueil et notre amour-propre voudraient s'appuyer sur quelque chose en soi. La vue de nos misères nous ôte cette vaine ressource, cette vue nous désole, notre orgueil et notre amour-propre se révoltent et ne peuvent supporter cette humiliation mortifiante. Dieu, qui connaît infiniment mieux que nous nos faiblesses, nous commande, malgré cela, d'espérer en sa miséricorde et dans les mérites de Jésus-Christ, de rejeter les doutes, les pensées qui attaquent ou affaiblissent l'espérance.
N'est-ce pas un véritable orgueil de refuser les grâces et les consolations que Dieu nous présente, et de prétendre nous excuser d'être trop indignes, d'avoir trop abusé de ses grâces et de sa patience ?
La dépendance de la miséricorde de Dieu, loin de l'affaiblir, doit consoler et fortifier notre espérance. Si notre salut était uniquement remis à notre volonté, que n'aurions-nous point à craindre ? Péchés, ténèbres, tentations, faiblesse, indignité, etc. Toutes nos misères mêmes nous pressent d'aller à lui, et deviennent un nouveau motif d'espérer, parce qu'elles donnent occasion à la puissance de Jésus-Christ de se manifester davantage, et que c'est pour cela même que saint Paul s'en glorifiait (Cf. 2 Co 12,5; ndlr).

Chapitre VII: L'espérance est agréable à Dieu et obtient tout de Lui (Ps. 146,11).

1- Le Seigneur se plaît en ceux qui le craignent, en ceux qui espèrent en sa miséricorde (Ps 146,11).
Il criera vers moi et je l'exaucerai, je serai avec lui dans la détresse, je le sauverai et le glorifierai(Ps. 90,14-15).
Mais pour quelle raison Dieu promet-il qu'il nous délivrera, qu'il nous sauvera et nous glorifiera ? Ce ne sera pas parce que nous aurons pratiqué les pénitences les plus austères, parce que nous aurons fait de grandes aumônes, essuyé pour la religion de grands travaux, les plus grandes souffrances. Ces actions sont, à la vérité, d'un grand prix devant Dieu; mais elles ne sont pas au pouvoir de tous. Ce sera parce que nous aurons espéré en lui.
(Le Père Vauge cite ensuite de nombreux psaumes qui exaltent la confiance et la miséricorde: Ps. 60,3; 15,1; 56,1; 142,9; 37,16; 146,12. Ndlr).
Notre espérance est toujours le prix et le mérite de notre délivrance et de nos victoires.
2- Appelle-moi au jour de l'affliction, je vous délivrerai et vous m'honorerez (Ps. 49,15). Celui qui espère honore véritablement Dieu, car il n'espère en lui que parce qu'il a une idée grande et élevée de (sa) puissance, à qui il croit que tout est non seulement possible, mais également facile dans l'ordre de la grâce comme dans l'ordre de la nature.
C'est ainsi, qu'Abraham, le père de notre foi et de notre espérance, honora Dieu parce qu'il espéra contre toute espérance
Il crut et espéra en Celui qui donne ranime les morts et appelle le néant à l'existence. Devant la promesse de Dieu, l'incrédulité ne le fit pas hésiter, mais sa foi l'emplit de puissance et il rendit gloire à Dieu, dans la certitude que ce qu'Il a une fois promis, Dieu est assez puissant pour l'accomplir. (Rm 4; 17,20,21)
Au contraire, la défiance déshonore Dieu et lui fait injure (…), elle l'irrite, surtout lorsqu'on a déjà souvent éprouvé les effets de sa bonté. Dieu, dit Saint Augustin, est-il donc un moqueur qui nous invite, qui nous presse, qui nous commande de nous appuyer sur sa main, pour nous tromper ensuite et nous laisser tomber en retirant sa main ? Peut-on lui faire un plus grand outrage que d'en avoir une telle idée ? Jetez-vous donc entre ses bras, nous dit ailleurs ce saint docteur, ne craignez point, il ne retirera point sa main pour vous laisser tomber; il vous recevra et il vous guérira (Confessions, L. 8, ch.11).
(Le P. Vauge, met ensuite en garde contre une fausse humilité qui nous priverait des bienfaits de Dieu en nous persuadant que nous n'en sommes pas dignes et poursuit:) L'humilité véritable est toujours simple, ne raisonne et ne raffine point tant; elle écoute ce que Dieu lui dit, elle lui obéit sans résistance, et plus elle est profonde, plus elle est remplie de confiance.
3- Le sentiment de notre pauvreté et de notre indignité ne diminue point, mais relève au contraire le prix de notre espérance. Moins Dieu trouve de disposition en nous, plus il lui en revient de gloire: c'est la grandeur et la gloire de Dieu de ne trouver dans l'homme d'autre fondement de sa miséricorde que la misère de l'homme.
(L'auteur cite ensuite les psaumes 108,21; 39,23; 68,37; 71,13; 49,16 qui illustrent ses propos, puis Isaïe:) Allez donc à lui, car le Seigneur vous attend pour vous faire miséricorde, parce qu'il fera sa gloire de vous pardonner car il est un Dieu juste; heureux ceux qui espèrent en lui! Il te fera grâce en entendant tes cris, il t'exaucera aussitôt (Is. 30; 18,19
4- (Le Père Vauge fait remarquer que, dans l'Evangile, le mot foi signifie confiance, et il cite deux exemples).
C'est encore cette seule disposition que Jésus-Christ demanda expressément à cet heureux paralytique dont il guérit l'âme avant de guérir son corps, en lui accordant la rémission de ses péchés: Confiance, mon enfant, tes péchés te sont remis (Mt 9,2). Jésus-Christ a (aussi) relevé la grandeur de l'amour de cette heureuse pécheresse qui est devenue aussi célèbre dans l'univers par sa pénitence, qu'elle l'avait été dans sa ville par sa vie déréglée. Mais Jésus-Christ, après avoir dit à Simon le Pharisien et à tous les convives que ses péchés, ses nombreux péchés étaient remis à cette femme parce qu'elle avait montré beaucoup d'amour (Luc 7,47), n'oublie pas de relever bientôt: Ta foi t'a sauvée, va en paix (v. 50).
(Puis l'auteur donne l'exemple du "bon larron":) Que de raisons auraient pu persuader ce criminel qu'il n'était plus temps de rien faire, que son salut était désespéré! Mais au lieu de raisonner, il espéra et trouva dans son espérance le salut et la vie. Jésus-Christ va au-delà de ses espérances; il ne demanda rien à Jésus sinon qu'il daigne se souvenir de lui quand il serait entré dans son royaume. Et Jésus-Christ lui déclara que, dès ce jour-là même, il serait avec lui dans son royaume (Luc 23, 42-43).
5- Si nous avons peu de foi et de confiance, nous recevrons peu; si nous en avons beaucoup, nous recevrons beaucoup. En vérité je vous le dis (…) tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez, et il vous sera accordé (Mt 21;21, 22).
Ne mettons point de bornes à notre confiance, et Dieu n'en mettra point à ses miséricordes.
Ce qui irrita davantage Dieu contre les Israélites, c'est qu'après avoir souvent éprouvé en Egypte et dans le désert les effets de sa bonté sur eux, ils perdirent néanmoins la confiance dans les nouveaux périls et les grandes épreuves où ils furent exposés (cf. Ps 78; 21,42-Ps 105 (6), 6-7).
Qu'on se souvienne que toutes les merveilles que Dieu opéra en faveur de son ancien peuple, n'étaient que les ombres de celles qu'il a opérées en notre faveur pour nous délivrer de la servitude du péché et des démons.
(Le P. Vauge cite ici l'épisode où Jésus dénonce le levain des pharisiens et des sadducéens en Mat. 16, 5-12 et où les apôtres s'étaient aperçu qu'ils avaient oublié de prendre du pain. Le Seigneur leur avait fait de vifs reproches: Gens de peu de foi! Vous ne comprenez pas encore?). Par ce levain, Jésus-Christ entendait l'orgueil, l'hypocrisie et l'envie. Ces reproches, ne nous regardent-ils pas encore plus que ses disciples ? Combien de grâces avons-nous reçues de sa bonté ? Avons-nous profité de toutes ses miséricordes pour rendre notre confiance plus vive et plus forte ?
7- De tous les dons de Dieu, le plus excellent et le plus nécessaire, c'est le don de la persévérance. Or, ce grand don, sans lequel tous les autres deviennent inutiles au salut, est encore promis à l'espérance.
Plusieurs ne persévèrent point jusqu'à la mort. Ce sont eux-mêmes qui se sont trompés et non pas le Seigneur qui les a trompés. Car il est aussi incapable de tromper que de se tromper. Ils ne se trouvent confondus, que parce qu'ils ont cessé d'espérer.
Comme ce n'est point assez de croire ni d'aimer durant quelque temps, mais qu'il est absolument nécessaire de continuer toujours à croire et à aimer, ce n'est point aussi assez d'espérer durant un certain temps; il faut continuer jusqu'à la mort à espérer. (A nous de) Garder la confiance et la joyeuse fierté de l'espérance (He 3,6).
Malheur au cœur nonchalant et sans foi, car il ne sera pas protégé. Malheur à vous qui avez perdu la patience, que ferez-vous lorsque le Seigneur vous visitera ? (Si 2, 13-14. Traduction Bible de Jérusalem. Ndlr).
Tous ceux qui ne cesseront jamais d'espérer en la miséricorde de Dieu et qui se confieront pleinement à la grâce de Jésus-Christ, Dieu les rendra victorieux de toutes leurs faiblesses, et de toute la force et de tous les artifices de leurs ennemis.

Chapitre VIII: de la crainte et de l'espérance.
- (Le Père Vauge met en garde ceux qui veulent pénétrer les secrets de Dieu, soit en s'illusionnant sur son salut, soit en se décourageant par la perspective de la damnation. Il cite l'Ecclésiastique – le Siracide ou "livre de Ben Sirac le Sage" – 3, 22-24, mais on peut lire tous les versets concernant l'humilité:17-24 et ceux qui concernent l'orgueil: 26-29)
- Ne pas séparer les vérités consolantes des vérités terribles: Craignons et espérons; c'est ce que Dieu exige de nous. Le Saint-Esprit, qui est la source de toute justice, sait bien allier dans un même cœur les mouvements de crainte avec les mouvements de confiance et d'amour, et les faire servir les uns aux autres. Si nous les considérons séparément les unes des autres, elles deviendront excessives, pernicieuses, et nous conduiront au même précipice que l'erreur.
C'est néanmoins l'usage qu'en font une infinité de chrétiens. Les uns ne sont occupés que des vérités douces et consolantes; et s'ils lisent ou s'ils entendent les vérités capables d'inspirer de la crainte, ils n'y feront presque aucune attention, comme si ces vérités ne les regardaient point, et ils passent toute leur vie dans une fausse sécurité, sans passer sérieusement à quitter le péché, et à régler leur vie; et ceux-ci sont sans doute le plus grand nombre. Les autres, au contraire, n'ont l'esprit occupé que des vérités terribles. Ils ne voient rien d'autre dans l'Ecriture, ni dans les autres bons livres: toutes les vérités consolantes qu'ils y lisent leur semblent n'être écrites que pour d'autres.
Il y a donc un extrême danger à s'occuper de certaines vérités séparément des autres. Ne séparons jamais les menaces des promesses; ne pensons jamais à la justice de Dieu, sans penser encore plus à sa miséricorde, qu'il se plaît de faire éclater davantage… (Regardons Jésus-Christ) comme notre pontife, notre victime, notre médiateur, notre avocat et comme notre frère et notre Père qui nous engendrés par des souffrances infinies et par sa mort, et qu'il veut que ces qualités si douces et si aimables nous rassurent et nous fassent aller à lui, non seulement avec confiance, mais même avec joie.
- La crainte, loin d'être opposée à la confiance et à l'amour, est au contraire un motif d'espérer et d'aimer: Ce prophète (le psalmiste, qu'il cite; Ps 118,120; Ps 24,12) ne voit l'abîme des misères où il s'est jeté, que pour crier plus fortement à (vers) Dieu, en qui il voit un abîme de miséricorde infiniment plus grand; si les douleurs de la mort l'environnent, si les périls de l'enfer le surprennent, cette vue, au lieu de l'abattre, est pour lui un avertissement d'invoquer le Seigneur comme plein de miséricorde, qui garde les petits et les humbles.
- Il faut craindre par obéissance , il faut, par la même raison, craindre par amour. Car l'amour de Dieu demande que l'on obéisse à sa volonté et à tous ses commandements: Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements. Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles (Jean 14; 15,24).
- Au milieu de nos afflictions, de quelque nature qu'elles soient, quand même nous nous les serions attirées par nos fautes (…), nous devons alors nous soutenir par une ferme espérance que toutes ces afflictions seront utiles à notre salut, que Dieu les fera servir à l'expiation de nos péchés, à nous corriger de nos vices, à l'exercice de notre patience, à notre avancement spirituel, à nous rendre plus conformes à Jésus-Christ, et à acquérir plus de mérites.
- La crainte est un hommage que nous devons à Dieu, et une partie de notre pénitence.
Elle fait partie du culte que nous lui devons rendre, c'est un hommage que nous devons à sa puissance, à sa justice et à sa sainteté (Cf Tb 3; 18,22- Mal. 1, 6-Ap 14,7). Vivre sans aucune crainte des jugements de Dieu, c'est déshonorer Dieu (…). Craindre sans espérer, c'est (aussi) le déshonorer et ne considérer en lui qu'une justice sans bonté et sans miséricorde. Craindre et espérer, c'est vraiment l'honorer, parce que c'est le regarder comme l'être souverainement juste et souverainement miséricordieux, le Dieu de sainteté et le Dieu père des miséricordes.
La crainte fait aussi une grande partie de notre pénitence. Un enfant qui, après avoir offensé son père, craint de se présenter devant lui, par la douleur et la confusion qu'il ressent d'avoir offensé u père dont il n'avait reçu que toutes sortes de biens, et dont il espère encore en recevoir à l'avenir, honore plus son père et répare mieux sa faute par cette conduite que par toute autre voie.
(Le Père Vauge rappelle ici que l'âme humaine de Jésus-Christ a connu le trouble, le frémissement, la frayeur au jardin des oliviers, l'affliction, la tristesse "jusqu'à la mort" –Marc 14; 33,44-, la sueur de sang –Luc 22; 43,44-)
N'est-il pas juste que nous honorions cette crainte, cette frayeur, cette tristesse et cette agonie que nos péchés ont causés à Jésus-Christ, par des dispositions qui y aient quelque rapport ?
- La crainte doit être pour nous un sujet de joie.
Celui qui craint le Seigneur n'a peur de rien, il ne tremble pas, car Dieu est son espérance. Heureuse l'âme qui craint le Seigneur… Les regards du Seigneur sont fixés sur ceux qui l'aiment, puissante protection, soutien plein de force… (Si 34, 14-16). La crainte du Seigneur est gloire et fierté, gaieté et couronne d'allégresse. La crainte du Seigneur réjouit le cœur, donne joie et longue vie. Celui qui craint le Seigneur se trouvera heureux à la fin de sa vie et il sera béni au jour de sa mort
- Il y a des temps où on doit s'occuper moins de la crainte.
Il y a dans la vie spirituelle des états et des temps d'obscurité, de ténèbres, d'orage, de faiblesse, d'agitation, d'épreuves, où l'esprit est agité malgré lui de grandes peines, où l'on est tenté de découragement et de défiance…Ces temps sont très pénibles à supporter. (…) C'est dans ces temps difficiles, où l'on se sent tenté de découragement et de défiance, qu'il faut s'occuper principalement, ou même uniquement, de tout ce qui peut soutenir la confiance et l'amour, et éloigner de son esprit la vue des objets de crainte. Il faut alors imiter ceux qui, étant obligés de marcher le long d'un précipice affreux, en détournent les yeux et se penchent de l'autre côté, de peur que la seule vue du précipice ne leur cause quelque éblouissement, et ne les y entraîne.
L'amour et la confiance sont commandés à tous et pour tous les temps. Mais la crainte n'est commandée, qu'autant qu'elle peut servir à l'amour et à la confiance.
L'âme se trouve très souvent dans certaines situations où il lui serait nuisible ou très dangereux de se nourrir de certaines vérités dont elle pourrait s'occuper très utilement en d'autres temps.
C'est principalement vers la fin de sa vie, et surtout aux approches de la mort, qu'il faut uniquement s'entretenir de pensées de confiance et d'amour, pour se prémunir contre la crainte excessive d'une mort prochaine et des jugements de Dieu. C'est presque l'unique tentation qui soit alors à craindre, pour les âmes qui ont vécu chrétiennement.
Un des effets de l'Incarnation et de la Passion de Jésus-Christ a été de nous délivrer de la crainte de la mort. Il s'est fait homme et homme mortel afin de réduire à l'impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable, et de délivrer ceux que la crainte de la mort tenait dans une continuelle servitude tout au long de leur vie (Hébreux 2, 14-15).
N'est-ce pas déshonorer, en quelque sorte, la victoire de Jésus-Christ sur la mort, que de trembler devant un ennemi qu'il a vaincu, et de demeurer encore dans cette servitude par la crainte de mourir ?
Un nombre presque infini de martyrs de tout sexe, de tout âge, de tout pays, ont couru à la mort avec joie, et ont regardé comme leur plus grand bonheur de pouvoir se sacrifier à Dieu parmi les tourments les plus horribles.
Nous demandons tous les jours à Dieu que son règne arrive. Ce règne de Dieu ne s'établira parfaitement en nous que par la mort, qui sera pour chacun de nous la fin du péché, la destruction de la concupiscence et le commencement du règne parfait de la justice et de la charité.
Le désir du royaume de Dieu et de la vie éternelle est essentiel au salut. Il ne suffit pas, dit Saint Augustin, de croire par la foi cette vie bienheureuse, il faut l'aimer par la charité, et désirer d'être déjà dans cette demeure céleste. Et il est impossible d'avoir cette disposition dans le cœur, sans être bien aise de sortir de cette vie.
La perfection consiste donc à désirer de mourir afin de n'être plus imparfait, afin de cesser entièrement de pécher, afin que Dieu règne parfaitement en nous…
Les préparations que nous voudrions apporter à notre dernier sacrifice ne doivent donc pas, quand l'heure de le consommer est arrivée, nous porter à désirer que ce sacrifice soit différé.
Personne, quelque sainte qu'ait été sa vie, ne doit se rassurer sur ses vertus, si Dieu (ne) les examinait sans miséricorde.

Chapitre IX: Les rechutes fréquentes dans des fautes vénielles ne doivent pas affaiblir la confiance en Dieu.
- On ne peut trop haïr et détester les péchés véniels. Le moindre péché véniel offense un Dieu infiniment grand, infiniment saint, infiniment bon, qui nous a comblés de toutes sortes de biens, malgré notre indignité et malgré toutes nos infidélités. Tous les péchés véniels ont été mortels pour Jésus-Christ, ont tous contribué à sa mort. Il est mort pour les expier et pour les détruire. On n'obtient le pardon d'aucun péché, soit mortel, soit véniel, qua par le prix de son sang et la vertu de sa mort.
Les plus éminents entre les saints (…) ont trouvé dans une vie si parfaite assez de matière (…) pour expier en ce monde les fautes vénielles qui échappent toujours à la vigilance des plus parfaits. Mais ce qui doit nous étonner, c'est de voir que nous soyons si peu touchés de ce nombre infini de péchés véniels que nous commettons sans cesse, dont nous gémissons si peu, et dont nous pensons à peine à nous purifier par les plus légères pénitences.
Déplorons au moins les ténèbres de notre esprit, et la dureté de notre cœur, qui nous empêchent de connaître et de sentir la multitude et la grandeur de nos péchés.

- Combien il est dangereux de négliger les péchés véniels. Il se trouve des chrétiens qui méprisent les péchés véniels, sous prétexte qu'ils ne sont que véniels; qui n'en font aucun état, qui ne croient point que ces sortes de fautes demandent que l'on se fasse violence pour s'en corriger. Nous écrivons ici pour les personnes qui craignent vraiment Dieu parce qu'elles l'aiment. Celui qui a une crainte filiale n'a garde de négliger les fautes vénielles. On peut perdre la vie de l'âme tout d'un coup et en un moment, en recevant quelque blessure mortelle, ou peu à peu en prenant de mauvais aliments, ou en respirant un air malsain, qui ronge insensiblement les parties nobles, et cause enfin la mort. On peut aussi perdre la vie de l'âme tout d'un coup et en un moment, en commettant un de ces péchés qu'on nomme mortels, parce qu'ils tuent l'âme tout d'un coup; ou peu à peu et d'une manière presque imperceptible, par le peu de cas que nous faisons des péchés véniels, par notre négligence à nous en corriger, et à nous en purifier par les bonnes œuvres. (Les péchés véniels) affaiblissent en nous peu à peu l'amour de Dieu, qui est le principe de la vie spirituelle, et fortifient de plus en plus notre amour-propre, qui devient enfin, par des degrés presque insensibles, plus fort que l'amour de Dieu, se rend le maître de notre cœur et lui donne la mort, en y détruisant l'empire de l'amour de Dieu. Celui qui est fidèle dans les petites choses, sera fidèle aussi dans les grandes. Celui qui est injuste dans les petites choses, le sera dans les grandes (Luc 16,10). Parce que, par ces infidélités dans les petites choses, il éloigne de lui ces grâces spéciales, sans lesquelles il manquera de fidélité dans les grandes choses, et tombera dans des fautes mortelles.
Voici le point le plus important de la vie spirituelle: ce ne sont pas ordinairement les grands péchés qui sont la première cause de la perte des chrétiens. Le diable est trop habile pour attaquer d'abord des gens de bien sur des choses capitales et essentielles. Il sait que ses pièges seraient aisément découverts, et ses attaques fortement repoussées. Il travaille donc de loin à leur perte, de peur d'être reconnu et vivement chassé. Il commence à leur faire négliger peu à peu les péchés véniels, aujourd'hui l'un, demain un autre. Il les leur présente comme des fautes qui ne sont presque d'aucune conséquence; il espère, par ces sortes d'infidélités, les conduire à de plus grandes, éloigner d'eux les grâces et la protection spéciale de Dieu, et les faire tomber dans le précipice.
J'ose avancer – dit Saint Chrysostome – une proposition qui paraîtra surprenante et inouïe; c'est qu'il me semble quelquefois que l'on doit apporter moins de soin à fuir les grands péchés qu'à éviter les fautes légères (Hom. 87, in Matt.). Les petites fautes – dit Saint Grégoire le Grand – sont en quelque façon plus dangereuses que les grandes, parce qu'on en fait moins de cas (Gregor. 3, Pastor. admon., 34).
Craignons les péchés véniels; n'en commettons aucun d'une volonté délibérée; souvenons-nous que c'est en perdant insensiblement l'horreur que l'on doit avoir des péchés véniels, que l'on commence à perdre insensiblement l'horreur des péchés mortels.

- Comment il faut se relever des péchés véniels, sans se laisser aller au trouble et à la défiance. (Les scrupules)
A la détestation des péchés véniels, le démon tente d'y mêler une douleur et une tristesse toute humaine. Elles remplissent (alors) l'âme de trouble et d'inquiétude, lui ôte l'espérance de pouvoir jamais s'en corriger, et ouvre la porte à des tentations fort dangereuses. Combien voit-on de chrétiens qui, se voyant toujours sujets à retomber dans des péchés véniels, conçoivent contre eux-mêmes des mouvements de colère, d'impatience, de dépit, de chagrin. Ils accusent tantôt leur mauvais naturel, tantôt la faiblesse de leurs bonnes résolutions, tantôt les défauts et l'inutilité de toutes leurs prières, de leurs confessions, de leurs communions. Ils se mettent dans l'esprit qu'ils ne se corrigeront jamais de leurs péchés… Pour remèdes, ils emploient tout leur temps à penser à tout ce qui s'est passé dans leur esprit durant la tentation, à examiner scrupuleusement combien de minutes ils s'en sont entretenus, s'ils y ont consenti d'abord, s'ils y ont consenti pleinement, qui reviennent plusieurs fois à ces sortes d'examens, qui, plus ils s'examinent, plus leur trouble augmente, leur dégoût, leur inquiétude et leurs peines !
S'approchant néanmoins assez souvent du Sacrement de Pénitence, elles y viennent avec un esprit rempli de crainte, de trouble, de défiance et de tristesse, n'étant pas plus en paix avec elles-mêmes qu'elles l'étaient auparavant. Elles craignent toujours de n'avoir pas expliqué toutes les circonstances de leurs péchés, ou de ne s'être pas bien fait comprendre (…), alors que tout progrès consiste principalement dans l'amour de Dieu et la confiance en sa bonté.
Tous ces mauvais fruits ne viennent point de la haine et de la douleur du péché que produit le Saint-Esprit. Il est impossible que la grâce de Dieu décourage l'âme, et ne lui inspire que du chagrin, du dépit et de l'impatience contre elle-même… La douleur du péché que la grâce du Saint-Esprit produit dans une âme, la porte à Dieu, la fortifie et change le trouble en une confiance paisible en la miséricorde de Dieu, qui la relève et la console.
Un chrétien qui est bien humble n'est point surpris de ses chutes, parce qu'il est parfaitement instruit de la profondeur de sa misère et de sa corruption.
Dieu nous commande de haïr nos mauvaises inclinations, mais de les haïr pour l'amour de lui, et non par orgueil.
Comme nous sommes pleins d'orgueil et d'amour-propre, nous ne pouvons supporter la vue de nos défauts et de nos chutes; cette vue soulève et aigrit cet orgueil.
Si après que nous sommes tombés, nous nous sentons troublés, confus et découragés, la première chose que nous devons faire, c'est de regagner la paix et la tranquillité du cœur, en détournant notre pensée de notre chute, et en nous occupant de la miséricorde infinie de Dieu, des marques qu'il nous en a données depuis que nous sommes au monde, de toutes les grâces dont il nous a favorisés…

- (On ne peut, absolument, pas éviter les péchés véniels). La résolution de les éviter, quelque sincère qu'elle soit, n'est pas absolument efficace avec les secours ordinaires de la grâce. C'est un privilège qui n'a été accordé qu'à la sainte Vierge. La résolution (…) doit être plutôt le désir de travailler à les éviter, et un désir sincère de n'en plus commettre.

- (Dieu nous en fait tirer profit). Le principal avantage que Dieu procure aux justes, par le moyen même de leurs chutes et de leurs autres imperfections, c'est une humilité plus profonde et plus ferme. La plus grande et la plus dangereuse de leurs maladies, c'est l'orgueil; une vaine complaisance dans leurs vertus. C'est pour les préserver de cette maladie mortelle que Dieu souffre en eux tant de défauts et d'imperfections, afin qu'ils ne soient pas tentés de s'élever. Il leur fait comprendre, par ces chutes journalières, beaucoup mieux que par toute autre voie, combien ils sont faibles; quelle est la main qui les soutient dans les occasions les plus graves; combien ils sont incapables par eux-mêmes de surmonter les grandes tentations, puisqu'ils sont tous les jours vaincus par les plus légères; que, pour ne point se briser par des chutes mortelles, ils doivent toujours demeurer unis à Dieu qui est toute leur force, et se reposer sur son sein, comme un petit enfant entre les bras de sa mère, sans laquelle il ne peut se soutenir un moment.
(Après l'humilité, la prière). Dieu se sert de nos imperfections et de nos fautes ordinaires pour conserver en nous l'esprit de prière, pour l'exciter et le fortifier. C'est de nos chutes et de nos dangers que Dieu se sert pour nous obliger à sortir de nos assoupissements. Ce n'est presque que le sentiment de nos misères qui nous fait crier vers Dieu de toutes les forces de notre âme.
(La pénitence). Les justes pleurent les fautes vénielles qu'ils remarquent dans leur vie. Le zèle de la sainteté et de la justice de Dieu qui les brûle, les arme contre eux-mêmes et les porte à être pénitents.
(L'amour des ennemis). De tous les commandements que Dieu nous a faits, celui qui coûte le plus à la nature, c'est le précepte d'aimer sincèrement nos ennemis, de leur pardonner du fond du cœur, et de ne mettre aucune bornes à cet amour et à ce pardon. Dieu, qui a pitié de notre faiblesse, se sert de ce grand nombre de péchés véniels que nous commettons contre lui durant toute notre vie, pour nous rendre facile et doux l'accomplissement de ce précepte.
(La conscience de nos péchés véniels) nous instruit et nous prépare à supporter avec patience les mêmes choses dans les autres. Si vous ne pouvez pas vous rendre vous-mêmes tels que vous le voudriez, comment pourriez-vous trouver les autres tels que vous le souhaiteriez ?

Chapitre X: L'Espérance doit être constante, forte et inébranlable, au milieu même des plus grands périls.
- Il faut espérer toujours et sans interruption. Elle est, avec la foi, la racine de toutes les vertus chrétiennes, mais une racine qui, après les avoir produites, sert à les nourrir, à leur communiquer de la force et du mouvement, sans quoi elles tomberaient dans la langueur et dans la mort. Beaucoup de chrétiens ne donnent point à l'espérance la place qu'elle doit tenir dans la vie chrétienne. Ils s'occupent beaucoup plus d'autres vérités que de celles qui sont destinées pour entretenir et animer l'espérance.
- Il faut toujours prier, et ne point se lasser de le faire nous dit Jésus-Christ (Luc 18,1). Priez sans cesse nous dit encore saint Paul (1 Thess. 5,17). S'il faut prier toujours et sans cesse, il faut donc aussi espérer toujours, espérer sans cesse et ne se laisser jamais d'espérer, car on ne demande à Dieu, dans la prière, que ce que l'on espère obtenir. Cette prière continuelle renferme, dit Saint Augustin, le désir continuel de la vie bienheureuse et de la possession éternelle du bien souverain, qui est Dieu même. Ce désir est essentiel à la vie chrétienne; personne ne possèdera cette vie bienheureuse, s'il ne l'a ardemment désirée (Aug., tract. 4, in 1, Epist. Joan, p.3).
- Combien de fois avons-nous éprouvé que rien n'est plus inconstant que notre espérance ? Le matin, nous sommes pleins de confiance; le soir, nous sommes découragés. (…) Que pouvons-nous faire dans ces états, sinon de nous prosterner aux pieds de Jésus-Christ, qui commande avec un pouvoir souverain aux vents et aux flots de la mer, de lui faire un aveu sincère de l'impuissance où nous sommes de calmer nos agitations et nos frayeurs. Car jusqu'à ce que nous fassions sincèrement cet aveu, la tempête durera.
- L'Espérance fait toute notre force.
Jésus-Christ est la force de Dieu, et il nous a été donné pour être notre force. Or, c'est par la foi et l'espérance que l'on s'unit à Jésus-Christ et à sa force divine. Quiconque ne s'unit point à Jésus-Christ en cette manière, demeure en soi-même et dans son impuissance. C'est par la communication de cette force, qu'il reçoit de Jésus-Christ, que ce qui lui paraissait autrefois comme impossible, lui paraît et possible et facile. Tout est possible à celui qui croit et qui espère (Marc 9,22). Ayez donc la foi et la confiance en Dieu. Quoi que ce soit que vous demandiez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez, et il vous sera accordé (Marc 11, 22-24). Les regards du Seigneur donnent la force à ceux qui croient et espèrent en lui d'un cœur parfait (2 Parol. 16,9) (?). La confiance en Dieu calme et règle tous les mouvements de l'âme, la tient dans la soumission à la volonté de Dieu, et y établit la paix, lui communique une vigueur et une force qui la rend capable de tout entreprendre et de tout exécuter. Mais la défiance y jette le trouble, y cause des agitations violentes, lui ôte sa vigueur et sa force. Dès que l'âme ne voit que du mal, que de la peine, sans espérance d'aucun bien ni d'aucun plaisir, elle tombe dans la langueur; elle se trouve sans mouvement, sans attrait et sans force. Et par là il est aisé de comprendre que l'espérance fait toute notre force.
- L'Espérance affaiblit les tentations, confond les démons, et nous rend victorieux.
Si jamais l'âme a besoin d'être puissamment soutenue, c'est principalement dans le temps des tentations et des épreuves. La confiance en Dieu fait toute notre force. L'espérance chrétienne inspire la force à ceux qui s'appuient uniquement sur la grâce de Dieu; force qui les rend également humbles et généreux, victorieux et reconnaissants, force qui fait toute leur joie et leur mérite, qui couvre les démons de confusion, et rend fidèlement à Dieu la gloire de toutes leurs victoires.
- L'Espérance rend aisée la pratique des vertus les plus pénibles.
L'espérance, par la joie que l'attente des récompenses éternelles inspire, élargit le cœur, fait qu'il se porte avec ardeur à tout ce que Dieu lui commande; lui donne non seulement la force de marcher constamment dans la voie étroite des commandements, mais de courir même dans cette voie avec une grande légèreté.
Considérons les enfants de ce siècle, voyons combien de rebuts, de contradictions, de travaux et de peines ils souffrent pour satisfaire les désirs que la passion pour les voluptés charnelles, pour des richesses terrestres, ou pour une gloire toute humaine leur inspire. Cependant l'espérance de réussir les soutient, et leur fait même trouver du plaisir dans les choses les plus pénibles.
Quelle honte et quelle confusion ne serait-ce pas pour nous, qui sommes les enfants de lumière, si l'espérance d'acquérir des délices, des richesses et une gloire immortelle, ne nous inspirait assez de force pour nous soutenir et pour nous faire trouver du plaisir dans tout ce qui se présente à souffrir de plus pénible pour faire réussir l'affaire de notre salut ?
Faisons au moins le peu que nous faisons avec courage, avec ardeur et avec humilité. Rougissons de voir que nous ne faisons rien pour le ciel qui approche de ce que font la plupart des hommes de la terre.
Gémissons profondément, en la présence de Dieu, de notre peu de foi et de confiance: c'est la source de notre lâcheté, car toutes les choses sont possibles et faciles à celui qui croit et qui a une vive espérance.
Mais comme nous n'espérons rien de grand, nous n'obtenions rien de tel, car Dieu veut que les grandes grâces soient demandées avec une grande foi et une vive espérance.
Demandons, mais demandons avec une foi et une confiance vive et animée, que les difficultés que nous trouvons dans la pratique des vertus chrétiennes ne nous rebutent point et ne nous étonnent point; et nous éprouverons bientôt que ce qui nous paraissait difficile, et presque impossible, deviendra facile et que Dieu est tout-puissant pour faire infiniment plus que tout ce que nous pouvons demander et concevoir (Ephésiens 3,20).
- L'Espérance adoucit tous les maux qui peuvent affliger le corps ou l'esprit.
L'espérance chrétienne supporte tout, adoucit tout. Il n'y a point de peines si grandes, ni de maux si violents, ni de douleurs si aiguës dont elle ne triomphe par la patience qu'elle inspire, par la consolation et par la joie qu'elle y fait trouver. Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux (Matthieu 5,12). Si nous souffrons avec lui, nous règnerons avec lui (2 Timothée 2,11-12). C'est ce qui rend notre espérance ferme, sachant que, comme nous avons part aux souffrances, nous aurons aussi part à la consolation (2 Corinthiens 1,7). Nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu. Que dis-je ? Nous nous glorifions encore des tribulations, sachant bien que la tribulation produit la constance, la constance une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l'espérance (Romains 5,2-4).
Il y a un autre genre de souffrances, qui ne sont pas moins difficiles à supporter. Ce sont les peines que l'on appelle intérieures, les états qu'on appelle, dans la vie spirituelle, de sécheresse, d'ennui, de dégoût, de frayeur, d'obscurité, d'anxiété, de désolation de l'âme, les tentations les plus horribles où elle se trouve exposée en cet état. Ces peines intérieures sont souvent plus accablantes que les douleurs corporelles les plus aiguës. Elles peuvent être une épreuve par laquelle Dieu veut purifier certaines âmes; elles peuvent aussi être une juste punition de nos infidélités. (Cf. St Ignace de Loyola, Exercices spirituels, règles de discernement des esprits, 1ère semaine, 9ème règle, n°322; Ndlr)
Mais soit épreuve, soit châtiment, il faut toujours commencer par espérer.
Il faut donc, dans ces souffrances intérieures, quelles qu'elles puissent être, commencer par s'affermir dans l'espérance, en aimant Dieu, en croyant en être aimé et en nous soumettant à sa volonté.
Jésus-Christ lui-même a voulu participer à ces états si pénibles, qu'il a souvent été troublé, qu'il a été saisi d'ennui, de frayeur, de tristesse, jusqu'à tomber dans l'agonie et dans une sueur de sang. Par une condescendance digne de toute notre admiration, de tout notre amour et de toute notre reconnaissance, il s'est revêtu de toutes nos faiblesses et de celles même qui paraissaient les plus indignes de sa puissance, et qui en cela même n'étaient que plus dignes de sa charité. Il a pris sur lui nos troubles, nos ennuis, nos frayeurs, notre tristesse, pour nous consoler et nous fortifier dans les nôtres, pour nous mériter la grâce d'en faire un saint usage, et nous apprendre que ces états, quoique si pénibles, ne sont point incompatibles avec la piété la plus éminente.
Dans le temps même qu'il se sacrifie à son Père sur la croix, c'est-à-dire dans le temps où il donne à son Père la plus grande marque de son amour et de son obéissance, dans le temps où il semble que son Père aurait dû lui donner des marques plus éclatantes de sa complaisance et de sa tendresse, il a voulu être abandonné de son Père; porter dans son âme sainte tout le poids de la justice de Dieu, toute la rigueur de sa sainteté: Mon Dieu, mon Dieu, lui dit-il en jetant un grand cri, pourquoi m'avez-vous abandonné ? (Matthieu 27,46). (…) Il a parlé ainsi à son Père (…) pour nous apprendre que nous pouvons aussi, selon la mesure de la grâce qui nous est donnée, souffrir une sorte d'abandon et de désolation de la part de Dieu, dans le temps même que nous lui sommes le plus intimement unis. (Le Père Vauge conseille ici de lire L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, chap. 9 et, au IIIème livre, les chapitres 25, 30 et autres. Ndlr).
- L'Espérance doit être forte et inébranlable. Dieu, dans son infinie bonté, nous demande expressément de nous confier pleinement en lui, nous assure en tant de manières qu'il n'abandonnera jamais aucun de ceux qui espèreront en lui jusqu'à la fin.
- L'Espérance est la source de la prière chrétienne. Jésus-Christ, en plusieurs endroits de l'Evangile, nous oblige de croire que tout ce que nous demanderons nous sera accordé: il n'excepte personne. Tous ceux qui demandent recevront, tous ceux qui cherchent, trouveront, et on ouvrira à celui qui frappera à la porte (Mt 7,8). En vérité, en vérité, je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'accordera (Jn 16,23).
- L'espérance, qui produit la prière, doit être aussi ferme et aussi éloignée de l'incertitude qu'elle. La prière même n'est ferme, qu'autant que l'est l'espérance qui la forme. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige; et quand ils seraient comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la neige la plus blanche.
- L'Espérance ne doit point s'affaiblir par la vue des périls les plus grands. C'est principalement dans les grands dangers et dans les plus grandes occasions que Dieu aime à fortifier ceux qui n'espèrent qu'en lui. Le Seigneur est bon, il connaît ceux qui espèrent en lui, et il les soutient au jour de l'affliction (Nahum* 1,7. *"Celui qui réconforte").
- L'Espérance doit croître et s'affermir par la grandeur même des périls et par les obstacles qui la combattent.
Quel grand mérite y a-t-il à espérer lorsqu'on sent le secours présent et que rien ne s'oppose à notre espérance: mais c'est quelque chose de grand d'espérer lorsqu'on ne voit que le danger, et que tout paraît contraire à notre espérance. Prenons bien garde de tomber dans une véritable incrédulité et de semblables défiances (que celles des Israélites) lorsqu'il plaira à Dieu de mettre notre force, notre espérance aux plus rudes épreuves.
Il faut alors nous servir de ces épreuves mêmes pour nous affermir plus pleinement dans l'espérance: il faut que moins nous verrons de ressource, de consolation et d'espérance de notre côté, du côté des créatures et, en apparence, du côté de Dieu même qui diffère de nous assister et qui paraît nous rebuter, nous redoublions alors notre courage et notre espérance en Celui qui peut tout, qui tire la lumière des ténèbres mêmes, et le miel de la pierre; et qui, par une puissance et une sagesse élevée au-dessus de nos pensées, lorsqu'on se fie pleinement à lui, fait servir au salut ce qui nous paraît en être un obstacle.
C'est cette sorte d'espérance qui est la plus glorieuse à Dieu, et la plus méritoire pour nous.
(Ici, le Père Vauge donne l'exemple d'Abraham "qui espéra contre l'espérance même". Ndlr)
Il faut que notre espérance ne s'étonne, ne se trouble et ne s'effraie de rien. Il faut que ni la violence des vents et de la tempête (cf la tempête apaisée in Marc 4, 38-40), ni la fragilité du vaisseau, ni les vagues qui sont prêtes à le remplir, ni le sommeil même de Jésus-Christ, ne lui ôtent rien de sa vigueur et de sa fermeté.
Lors même que tout semble désespéré de Jésus-Christ, qui paraît être sourd ou indifférent à nos prières et à nos cris, il faut conserver notre cœur dans une profonde paix, dans une pleine confiance en sa bonté et en ses promesses. Il faut demeurer ferme dans ces dispositions, penser et agir de même, jusqu'à ce que la tempête soit passée; nourrir et fortifier notre confiance par tout ce qui paraît la combattre, enfin, espérer contre toute apparence contraire.
Le mérite de la foi consiste à croire malgré toutes les difficultés, et malgré toutes les raisons apparentes qui s'opposent à notre foi.
Le mérite de l'espérance consiste aussi principalement à espérer en Dieu malgré toutes les difficultés et malgré toutes les raisons qui peuvent s'opposer à notre espérance.
Dieu veut que nous commencions toujours par nous fier pleinement à sa parole, et par obéir avec simplicité au commandement qu'il nous a fait de croire et d'espérer en lui; et que nous imposions silence à notre raison, sans écouter en aucune manière les difficultés qui se présentent à notre esprit, quand il s'agit de croire.
Il faut se fier à sa bonté et à sa miséricorde, sans avoir d'autres garants que ses promesses et ses divines Ecritures.
Rien n'est plus digne de la vérité souveraine et immuable que de la croire sur sa parole, malgré le sentiment de notre misère, malgré les troubles et les agitations les plus violentes de notre esprit, et le doute d'une imagination alarmée et effrayée qui a perdu ses appuis sensibles. (Rm 4,18); c'est-à-dire contre toutes les apparences, au milieu des plus grandes difficultés, des plus violentes tentations et de la plus forte épreuve, où sa foi et son espérance ont pu être exposées. (1, 11-13 et jusqu'au verset 20 + vv. 27-28 et Pv 28,14).

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