Paix intérieure (Traité de la) extraits II

Publié le par Abbé Laffargue

IVème Partie: Où l'on enseigne la pratique de cette paix extraits II
(…)
Chapitre V: De la paix intérieure dan
s les tentations.
I- L'ennemi est déconcerté lorsqu'il voit que nous montrons une contenance ferme et assurée: que bien loin de gagner quelque avantage, il perd à nous tenter; que nous devenons toujours plus humbles par le sentiment simple et tranquille de notre faiblesse, et plus expérimentés pour user de la force qui nous vient d'en haut; que nous possédons toujours la paix avec plus de mérite; et qu'enfin notre infirmité se fortifie de tout ce qu'il fait pour la terrasser, comme le roseau se nourrit du torrent même qui l'agite.
II- C'est un horrible blasphème que le démon vous suggère; c'est tout ce que l'enfer peut inventer de plus infâme et de plus impie. Reconnaissez donc à ces traits, sans vous émouvoir, la malice de votre ennemi, et non la corruption de votre cœur. (…) Un autre préjugé bien consolant pour vous, c'est que le démon qui vous afflige, ne vous compte pas sans doute pour les siens, qu'il n'a garde d'inquiéter. (…) Sentant qu'il ne peut vous vaincre, il s'efforce du moins de vous intimider; et ne pouvant d'abord vous abattre, il tâche de vous fatiguer et de vous affaiblir, pour vous combattre enduite avec avantage lorsque vous vous serez épuisé à lutter contre ces fantômes.
III- (Tentations contre la pudeur) L'esprit, la mémoire, l'imagination, le penchant naturel, tout se réunit contre la personne modeste. Les pensées sont importunes, et semblent s'attacher à l'âme qui veut les repousser. Les images sont vives et séduisantes, la nouveauté ajoute aux traits de la volupté, que sais-je ? La chair se joint à l'esprit, et l'âme qui se trouve entre ces deux ennemis, ne sait sur lequel porter ses coups; l'un restant dans toute sa liberté, tandis qu'elle est aux prises avec l'autre. (…) Tournez le dos à votre ennemi, oubliez qu'il est derrière vous: ne répondez rien à ses propos honteux, ne vous apercevez pas qu'ils frappent votre oreille intérieure: occupez votre esprit de quelque sainte et consolante pensée, et votre corps de quelque exercice modéré, et soyez tranquille. (…)
Ce n'est pas le sentiment, mais le consentement qui fait le péché.
IV- (Tentations de vaine gloire) L'on sait que ce vice déplaît infiniment à Dieu, qu'il est le poison de toutes les vertus, et qu'il est lui seul capable de perdre les saintes âmes, qu'il ruine tout le mérite des bonnes œuvres, et qu'il les tourne même en sujet de condamnation. L'on sait tout cela et le démon ne laisse pas d'en exagérer la malice. Tout lui est bon, pourvu qu'il porte le trouble dans les âmes, dont il ne voit le saint repos qu'avec le dernier dépit.
(…) Un regard dédaigneux de votre ennemi et de vous-même, un prudent oubli de tout ce que votre amour-propre s'imagine trouver de bon en vous, une fidélité attentive, sans contention, à rendre à Dieu la gloire de tout ce qu'il vous a confié de talents, que vous ne pouvez vous dissimuler. L'exactitude à laisser tomber tous les désirs de vaine estime, et à retrancher autant qu'il se peut tout ce qui serait capable de vous l'attirer, le soin de vous humilier simplement de votre orgueil; c'est ce qu'il y a de plus propre à le faire périr, et à conserver en même temps l'humilité et la paix de l'âme.
(…) Regardez votre tentation plutôt comme une infirmité que comme une malice, puisque votre volonté s'en défend.
V- (Tentations contre la foi) Elles sont les plus capables d'ébranler les âmes parce qu'elles portent sur le fondement de l'édifice intérieur. (…) Quel parti prendre ? Examiner ou raisonner ? Ce n'en est pas le temps. Croire sans examen et sans raisonnement ? Mais est-ce sans cela que l'on fait taire un esprit qui se révolte et une conscience qui s'alarme ? Croire parce que l'on est résolu de croire ? C'est caprice. Croire parce que l'on a été élevé dans cette créance ? C'est préjugé ? Croire aujourd'hui parce que l'on croyait hier ? C'est habitude. Croire parce que nombre d'habiles gens et peuples innombrables croient aussi ? C'est foi humaine ? Croire parce que par ses propres lumières l'on se juge fondé sur la parole de Dieu ? C'est une présomption qui préfère son discernement à celui d'autres. Croire parce que l'Eglise catholique croit ainsi, et que Dieu l'a révélé ? Oui, c'est l'unique voie pour sortir de ce labyrinthe. Heureux qui peut venir jusque là et s'y tenir !
Mais si la tentation porte sur l'Eglise même et la révélation divine ? (…) Il ne faut donc pas raisonner pendant la tentation, mais il faut la prévenir par de sérieuses réflexions sur ce que l'on croit et sur les motifs que l'on a de croire. Il faut obéir sans réplique, mais il faut savoir à qui l'on obéit.
Il faut donc connaître la religion. Il faut savoir qu'il n'y en a qu'une, qu'elle est divine dans son institution comme dans son objet: qu'elle est le seul moyen de connaître Dieu autant qu'il veut être connu, parce qu'il se fait connaître par elle. Qu'elle est l'autorité qui nous dirige et la lumière qui éclaire nos pas. Il faut être instruit que c'est l'Eglise catholique (…) qui est seule dépositaire de cette religion, l'interprète légitime des Ecritures et le témoin fidèle de la révélation et que (…) il faut écouter cette Eglise avec une entière soumission, quelque difficile à croire que soit la doctrine qu'elle nous propose. Ces principes sont si lumineux, qu'ils peuvent pénétrer les esprits les plus bouchés, s'ils sont présentés dans tout leur jour par ceux qui sont chargés de les instruire. (…)
VI- (Tentations contre l'espérance)
La foi est le fondement de l'espérance; et celle-ci est ferme et consolante à mesure que celle-là est vive et animée. On voit toujours augmenter la joie, la consolation, l'assurance et la paix, à mesure que l'on est plus persuadé de l'amour de Dieu pour nous, de la puissance de sa grâce, de l'efficacité du sang de Jésus-Christ, de la vertu des sacrements qui en contiennent le prix et qui en appliquent les mérites…
Une tendre piété est toute propre à soulager les âmes attaquées de ces tentations. L'onction intérieure adoucit toute l'amertume de ce poison que le démon souffle dans nos cœurs.
La dévotion envers la Sainte Vierge est une grande ressource dans les tentations contre l'espérance.
"Si les remords de votre conscience et la crainte du jugement de Dieu vous jettent dans une profonde tristesse – dit saint Bernard – si le poids énorme de vos crimes vous entraîne vers l'abîme du désespoir, tournez-vous vers Marie, implorez son assistance; vous verrez bientôt renaître en vous la joie, la confiance et la paix" (…)
Il est donc très utile, dans ces moments d'orage et de trouble, d'avoir recours à Marie, mais d'une manière simple, affectueuse et pleine de confiance, en prononçant son nom, regardant ses images, pensant aux vertus qu'elle a pratiquées, et à l'amour tendre et vraiment maternel qu'elle nous porte; lui adressant cette prière de l'Eglise: Marie, mère de grâce et de miséricorde, protégez-nous contre notre ennemi (Petit office de la Sainte Vierge, hymne à complies). Ou cette autre: Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant; ou bien ces trois paroles courtes et enflammées: Notre vie, notre douceur, notre espérance. (…)
L'amour de Dieu surtout est propre à ramener la paix dans une âme agitée de ces sortes de tentations parce qu'il dilate le cœur, qu'il fortifie, qu'il inspire des sentiments généreux et qu'il bannit cette espèce de crainte qui fait des malheureux et qui n'est le propre que des esclaves. (Ici, le Père Ambroise cite Saint François de Sales. Ndlr)
La crainte excessive de sa faiblesse et des tentations auxquelles on pourra être exposé, est une source féconde de vaines terreurs. On ne sera jamais tranquille, tant qu'on craindra de perdre son repos.
Le repos vous est-il à charge ? Quoi ! tandis qu'à chaque jour suffit sa peine (Mt 6,34), vous rassemblez dans un moment celui qui est répandu dans toute la vie ! (…) C'est tenter Dieu; c'est attirer sur vous des ennemis auxquels il ne veut point que vous vous exposiez maintenant; c'est vouloir les combattre seul et sans secours; c'est vouloir périr. Bornez-vous au moment présent et vous serez tranquille. Vivez du pain quotidien; ne pensez pas au jour de demain, et ne vous inquiétez pas d'un avenir éloigné, vous qui touchez peut-être au dernier moment de votre vie. Si vous avez déjà vaincu les tentations que vous craignez, pourquoi ne les vaincriez-vous pas encore ? Dieu donne la grâce dans l'occasion et selon le besoin, et non dans tous les moments et selon votre caprice.
Enfin, nous pouvons détruire cette crainte par la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la participation fréquente au sacrement de son Corps, par la méditation de ses mystères, et de l'amour qui les lui a fait opérer pour notre salut, amour qui le pressait sans cesse de consommer l'ouvrage de notre rédemption par le baptême de son Sang.
VII- Maximes générales :
l. Il ne faut pas trop craindre les tentations, ni désirer avec trop d'ardeur d'en être délivré, puisque la crainte excessive nous tiendrait dans des alarmes continuelles (…) Persuadons-nous bien que Dieu ne permettra jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et qu'ainsi les tentations ne peuvent nous faire que le mal que nous voudrons. D'ailleurs, elles produisent toujours de bons effets dans les âmes fidèles: elles les humilient, elles excitent leur vigilance, elles exercent leur patience et leur courage, elles entretiennent leur ferveur en les ramenant souvent à Dieu, elles les rendent compatissantes aux infirmités du prochain et capables de lui donner des conseils utiles…
2. On ne doit pas opposer toujours aux tentations une vive résistance, mais substituer le mépris à la force, si elles ne cèdent pas aux premiers coups. C'est par un combat opiniâtre qu'on se fatigue et qu'on se trouble. D'ailleurs, le mépris est le moyen le plus court de se défaire d'un ennemi que rien ne blesse tant que le dédain. C'est un enfant pour ceux qui le méprisent, et un géant pour ceux qui le craignent.
3. Il faut découvrir ses tentations à son directeur ("directeur" ou "père spirituel", ndlr). Le prince des ténèbres craint beaucoup la lumière, qui manifeste le fond des cœurs et qui le fait voir lui-même à découvert. Le père de l'orgueil ne hait rien tant que l'humilité qui découvre toutes ses misères, et l'ouverture du cœur est comme une issue pour le feu intérieur de la tentation… Mais il faut bien choisir celui à qui l'on s'ouvre; car s'il était peu expérimenté, il risquerait d'aigrir la plaie du cœur, au lieu de la guérir.
4. Il ne faut pas multiplier des réflexions (…) sur leur durée, leur vivacité, le danger d'y consentir, la tranquillité de ceux qui en sont exempts, l'incertitude du temps où elles finiront, etc.; mais il faut veiller, prier, se méfier de soi-même, se confier en Dieu et éviter les occasions autant qu'on le peut, sans sortir des bornes de la prudence.
5. Quoique la prière soit notre grande ressource contre les tentations (il sera bon de rechercher) quelque chose d'opposé: le travail, la distraction, la gaîté (…) des occupations continuelles de corps et d'esprit qui ôtent à l'âme la liberté de penser au mal (…). Ceux qui ne sont pas capables ni d'une forte étude, ni d'un long travail, pourront trouver une très utile diversion dans la conversation édifiante et agréable de pieux amis, dans le spectacle de l'univers, dans une douce promenade à la campagne, toute propre à dissiper les dangereuses impressions et la tristesse presque inséparable du violent combat qu'elles causent.
6. (Eviter de prendre des résolutions hâtives et extrêmes, au-dessus de nos forces, sous le choc des tentations)
7. Non seulement nous devons conserver la tranquillité de l'âme dans les tentations, mais encore nous ne devons rien témoigner au dehors par nos gestes et par notre inquiétude, mais faire bonne contenance, pour déconcerter le démon, qui ne pouvant point pénétrer dans nos âmes, ne juge de nos dispositions que par l'extérieur, et qui, désespérant de nous abattre, nous laissera peut-être lorsque nous serons déjà ébranlés.

Chapitre VI: Qu'on ne doit pas se troubler même des péchés qu'on commet.
(Le Père Ambroise insiste beaucoup sur ce chapitre en 11 points dont on retiendra quelques phrases)
Nous savons qu'il faut haïr le mal, et que c'en serait un grand que de le regarder avec indifférence: mais n'y a-t-il pas un milieu entre l'indifférence que craint votre raison, et le dépit, le chagrin et le trouble, où vous jette votre impatience Un humble et paisible retour vers Dieu s'éloigne également de ces deux extrémités.
Il faut détruire le péché; sans doute, mais est-il nécessaire pour cela de se détruire soi-même, de troubler sa raison, de ruiner sa santé, et, par la violence de ses mouvements, se déranger au-dedans et au-dehors, et se mettre hors d'état de suivre la lumière divine, et même de la discerner ? Il faut sonder ses plaies; mais faut-il les agrandir et les envenimer à force de les ouvrir pour en bien savoir la profondeur ? Le publicain (cf. Luc 18, 9-14) est plus tranquille dans l'humilité de son repentir, que ne l'est le pharisien dévoré de ses passions et enflé de sa fausse justice.
La véritable conversion consiste à se détourner de la créature, pour revenir à Dieu, avec un regret sincère de lui avoir déplu et une véritable résolution de lui satisfaire pour le passé et de lui être plus fidèle à l'avenir. tous ce qui est au-delà, chagrin, trouble, réflexions infinies sur ses chutes, n'est qu'un reste d'attachement à la créature, qu'un amour raffiné de soi-même, et qu'un obstacle à la parfaite conversion.
On voit souvent des personnes qui disent tant de mal d'elles-mêmes, remplies réellement de l'idée de leur propre mérité dont elles s'occupent sans cesse: on les voit chagrines, décisives, pleines de dépit, et dans le fond, moins humiliées du mal qu'elles voient en elles que flattées de savoir le discerner. Ce trouble et cette crainte excessive sont l'ouvrage du démon; et le démon toujours orgueilleux, enfle toujours le cœur, lors même qu'il abat le courage. C'est donc, pour m'exprimer d'après sainte Thérèse, une humilité diabolique, que celle qui ôte la confiance en Dieu et la paix de l'âme (Chemin de la perfection, chap. 39).
Vous perdez courage à la vue de vos rechutes malgré vos résolutions; et moi j'espère beaucoup de vos résolutions, si vous les soutenez malgré vos rechutes. (…) C'est surtout à votre courage que le démon en veut. Il sera déconcerté si vous ne vous laissez point abattre.
Tout concourt au bien des élus, dit saint Paul (Rm 8,28), jusqu'à leurs péchés, dit saint Augustin. Une âme fervente tourne en moyens de sanctification jusqu'aux péchés dans lesquels elle tombe (…) et Dieu, qui voit combien ces infidélités sont utiles, les permet par providence, et les pardonne avec bonté. Dieu de miséricorde, vous sacrifiez donc ainsi votre gloire à notre utilité.
Les véritables sentiments de pénitence sont toujours accompagnés de l'espérance du pardon, et l'espérance est la source de la véritable joie (Imitation de Jésus-Christ, L. III, chap. 52, 3).
Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (2 Co 12,10).
Ce que j'ai à me reprocher, ce n'est pas la sublimité de mes vues et l'austérité de mes résolutions, mais l'inconstance de mon cœur et l'infidélité de mes pratiques.
Lisez surtout les Lettres de saint François de Sales, ce grand saint que je cite souvent, qui ne respirant partout que la confiance et la paix au milieu de nos misères. Nous ne cesserons de pécher que lorsque nous cesserons de vivre.
Ceux qui voient leurs fautes avec plus d'humilité que de dépit, en gémissent avec plus de patience que d'activité.
(Ici, le Père Ambroise donne l'exemple de l'enfant prodigue - cf. Luc 15, 11-32 - dans un commentaire qui n'a été fait nulle part ailleurs. N°11. En lisant ces lignes, on pense bien sûr à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus: Quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui. Manuscrits autobiographiques, à Mère Marie de Gonzague, sa prieure, juin 1897, in fine).

Chapitre VII: Ne pas se troubler des fautes d'autrui.
1- Outre la perte de la paix, la charité, comme dit saint François (Règle des Frères mineurs, chap. VII), sera infailliblement altérée, et en vous, et en votre prochain, si votre zèle contre ses fautes se tourne en courroux contre lui. Vous ne sauriez donc trop vous prémunir contre les agitations et le feu d'un zèle ardent et impétueux au milieu duquel le Seigneur n'habite pas (3 R 19; 10,11,12), et où toutefois des yeux offusqués par l'impatience ne croient apercevoir que lui seul. Le zèle qui plaît au Seigneur est celui qui, semblable à un doux zéphyr, adoucit et purifie sans émotion, sans bruit et sans danger (v. 12).
2- Croyez-vous ramener l'ordre par le désordre de votre passion et corriger les fautes de votre prochain par les vôtres ? Vous aigrissez le mal de votre prochain au lieu de le guérir, et par votre emportement la correction détruit la vertu qui la commande. La charité est patiente et douce (1 Co 13,4), et votre zèle est inquiet et amer.
Vous ne devez avoir que de la compassion pour les fautes de vos frères, et que de l'indignation contre le zèle amer dont vous vous sentez animé.
4- Il faut, pour ainsi dire, être parfait pour faire voir aux autres qu'ils ne le sont pas; mais il faut l'être réellement pour conduire à la perfection.
7- Pourquoi nous révolter des petits défauts que nous apercevons dans notre prochain ? Dieu ne les laisse peut-être en lui que pour être un contrepoids à sa vertu, et encore plus une épreuve pour la nôtre.
8- Nous avons tant de péchés, de si grand péchés à pleurer, que nous ne pouvons sans égarements nous occuper des manquements journaliers des autres.
Ces réflexions faites à loisir rendraient notre zèle plus retenu et moins incommode, nos corrections plus rares et moins hasardées, notre commerce plus édifiant et moins difficile, et notre paix intérieure plus profonde et moins exposée.
9- L'exemple de la patience de Dieu devrait servir de frein à l'empressement impétueux qui nous fait perdre la paix.
10-Un des plus grands exemples que Jésus-Christ nous ait donné pendant sa vie mortelle est celui du support des défauts des hommes. Il a souffert avec bonté les faiblesses, l'ignorance, les jalousies, les disputes ambitieuses de ses apôtres; il les a repris avec douceur de leurs défauts les plus grossiers, que les mal-intentionnés auraient pu faire retomber sur lui; il a attendu avec patience le fruit tardif de ses instructions; et il semble avoir choisi ses disciples de la lie du peuple, sans éducation, sans lettres et avec peu de vertu, et les avoir laissés dans cet état pendant tout le temps de sa vie mortelle, pour nous enseigner à vivre en paix avec des gens grossiers, intéressés, timides, et enfin pleins de défauts. Aurions-nous bonne grâce, nous qui sommes chargés de péchés, ou au moins remplis d'imperfections, de ne les point supporter dans les autres, tandis que Jésus-Christ les supporte avec tant de bonté dans les hommes qu'il a honorés de sa confiance ? Dieu, tout jaloux qu'il est de sa gloire, souffre avec patience depuis le commencement du monde ce déluge de crimes dont le monde est inondé. Quoiqu'il soit affligé des défauts qu'il voit en nous, dans les autres et dans ceux mêmes qu'il a le plus comblés de ses faveurs, il les dissimule, et la paix n'en est pas altérée.
11- Ce que nous condamnons le plus n'est pas ce qu'une raison désintéressée nous représente comme le plus condamnable, mais ce dont le subtil amour-propre nous persuade que nous sommes exempts.
13- Ne laissons donc pas troubler la paix de notre âme par le chagrin de voir les défauts du prochain et par l'impatience de les corriger.
Parlons peu. Une parole qui part du fond de la modestie, du recueillement et de la charité, dit tout et fait beaucoup; mais un grand nombre ne fait qu'offusquer et n'opère rien, c'est une ardeur qui s'évapore. Ne vous épuisez donc pas sans nécessité et avec risque, à étaler toutes vos pensées, lorsqu'une seule parole est quelquefois de trop.
Ce que vous pourrez dire utilement sur le ton de l'instruction, gardez-vous bien de le dire sur celui de la correction, qui a toujours quelque chose de rude.
Humilions-nous au dedans, de nos propres fautes tandis qu'au dehors nous reprenons celles des autres; pensons que celles-ci sont beaucoup moindres que celles-là.
Supportons du moins avec une gaieté apparente ce qui nous déchire le cœur.
14- Je conclus donc sur les fautes de votre prochain comme j'ai conclu sur les vôtres, d'après saint François de Sales, que vous devez les regarder plutôt avec compassion qu'avec indignation, et avec plus d'humilité que de sévérité.
Que votre zèle soit limité, mais que votre paix soit sans bornes. Dieu ne vous a pas chargé de ses intérêts ou du moins il ne veut pas que vous les preniez avec plus de feu que lui-même; mais plutôt, sacrifiant en quelque manière sa gloire à votre avancement, il veut que votre patience à supporter des péchés qui l'offensent, soit pour vous un exercice de vertu qui vous sanctifie.

Chapitre VIII: Modérer son activité en toutes choses.
Article premier: La modération de l'activité dans les désirs.
Ne vous livrez pas d'abord à tous les désirs qui vous paraissent louables dit l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ (Livre III, chap. 11, 2). Quand même ces désirs seraient indubitablement bons (…) vous ne devriez pas vous y livrer d'abord et sans retenue. On agit souvent d'une manière toute humaine, on ne cehrche pas Dieu en Dieu même et on ne fait que sa propre volonté.
On ne fait jamais qu'imparfaitement ce qu'on veut faire trop subitement. Il est donc essentiel de ne point suivre avec impétuosité ses meilleurs désirs.
A la paix que les désirs portent dans nos âmes, ou au trouble qu'ils y excitent, on reconnaît q'ils viennent de Dieu ou du démon. Mais encore, après avoir reconnu qu'ils sont bons et que c'est Dieu qui nous les envoie, il faut ne les laisser entrer qu'avec beaucoup de précaution.
L'amour-propre se présente toujours en habit déguisé pour entrer dans notre cœur dès qu'on l'ouvre à un désir, quelque bon qu'il soit. L'empressement peut bien être mis au nombre des reptiles que sainte Thérèse dit être toujours à la porte du château de l'âme.
Demandez-vous donc à vous-même, lorsque votre activité vous remplit de désirs et que vos pensées se présentent en foule et précipitamment à votre cœur: Quel est mon but et qu'est-ce que je cherche avec tant d'empressement ? La gloire de mon Dieu ? Mon avancement spirituel ? Celui de mon prochain ? La volonté de Dieu est-elle ardente et empressée comme je le suis ?
Cèderions-nous aux moindres persuasions humaines, sans consulter beaucoup la volonté de Dieu, pour nous engager dans les œuvres extérieures et dans les ministères périlleux, ou plutôt, nous laisserions-nous séduire par notre amour-propre, qui nous persuade, souvent sans beaucoup de fondement, que nous devons nous y livrer et que nous sommes en état de réussir ?
La gloire de Dieu est l'objet de votre œuvre; mais l'empressement avec lequel vous la désirez doit vous faire craindre que votre propre gloire ne soit l'objet de votre cœur.
Article deuxième: La modération de l'activité dans toutes les actions.
Ne commencez aucune action, grande ou petite, sans avoir élevé votre esprit à Dieu, pour le prier de vous faire connaître si c'est ce qu'il veut de vous dans ce moment, pour le référer à sa gloire lorsque vous aurez reconnu sa volonté, et pour implorer son secours afin de vous en acquitter d'une manière qui lui soit agréable.
Si vous vous sentez impatient de faire une action qui peut sans inconvénient être renvoyée à un autre temps, prenez le dernier parti.
En faisant vos actions, arrêtez-vous de temps en temps pour modérer votre activité, qui se réveille dans les naturels vifs dès qu'ils reprennent leurs occupations.
Si vous êtes d'un naturel lent, faites, pour ranimer votre activité, ces retours que je conseille à ceux qui ont besoin de l'amortir. L'indolence est pour le moins aussi contraire à la paix intérieure que l'ardeur et l'empressement. Cette paix est le fruit de la ferveur, que l'empressement porte trop loin, mais que l'indolence détruit.
Quand vous aurez fini une action, ne passez pas à une autre sans réfléchir un peu sur la manière dont vous vous aurez acquitté de celle-ci, et en particulier sur la tranquillité et le dégagement avec lesquels vous l'aurez faite.
Ces examens fréquents vous rendront encore humble par la vue des fautes que vous connaîtrez, même dans les meilleures œuvres; ce qui vous donnera occasion de vous confondre de ce qui d'ailleurs flatterait le plus votre vanité.
Dans la même action, notre intention n'est pas toujours la même et on finit souvent par la chair ce qu'on a commencé par l'esprit. L'activité, si elle n'est bien ménagée et assujettie, ou gâte en nous l'œuvre de Dieu, ou se l'approprie, croyant y avoir beaucoup de part.
Le moyen de se posséder en paix au milieu des occupations les plus multipliées c'est de ne tenir à aucune.
Je dois être aussi content lorsque je me vois arrêté, que lorsque j'avance beaucoup, parce que je dois avoir en vue d'accomplir la volonté divine, et non de remplir du papier (l'auteur parle de lui-même. Ndlr).
Arrêtez-vous donc tout court dès que vous apercevez votre empressement. Elevez votre cœur à Dieu.

Chapitre IX: Détachement universel.
1- Détachement des biens terrestres et des plaisirs sensibles:
Ce qui nous remplit de désirs inquiets et toujours renaissants, ce qui nous passionne dans toutes nos actions, même les plus louables en elles-mêmes, c'est notre intérêt secret ou même sensible que nous ne discernons pas ou que nous n'avons pas le courage de sacrifier. Tous désirent la paix, dit l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, mais tous ne prennent pas le véritable moyen de se la procurer. (L. III, ch. 25, 1) Le repos intérieur fut toujours inconnu à l'orgueilleux et à l'avare; mais pour le pauvre et l'humble d'esprit, ils jouissent d'une paix profonde. Celui qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même, est facilement tenté, et presque aussitôt vaincu par les plus petites choses (…), aussi est-il souvent porté à l'indignation lorsqu'on veut le priver de ce qu'il aime encore, et à la tristesse lorsqu'il veut s'en priver lui-même (…). C'est donc en résistant à ses passions qu'on trouvera la paix du cœur, et non en s'en rendant esclave. Non, elle ne sera jamais pour l'homme sensuel et dissipé, mais pour celui qui est spirituel et fervent. (L. I, ch. 6,1)
D'où vient que les saints ont fait de si grands progrès dans la vie intérieure et dans la paix du cœur, sinon de ce qu'ils ont d'abord renoncé à tout…
Quelle source de regrets pour une âme à l'heure de la mort, de voir que pour n'avoir pas voulu se défaire de quelques amusements et de quelques bagatelles, elle a perdu la sainteté (…). De plus, elle n'a fait que languir et souffrir beaucoup toute sa vie dans cet état partagé entre Dieu et la créature. En quittant tout, elle aurait trouvé tout: le renoncement à ses petites cupidités lui aurait procuré les délices du saint repos qui l'accompagnent (le Père Ambroise cite une phrase de l'Imitation dont il donne la référence: L. III, ch. 32, n°1. Voici le paragraphe intégral: Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent être à eux-mêmes. On les voit avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flattent leurs sens, et non plus ce qui Me plaît, se repaître d'illusions et former mille projets qui se dissipent. Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra. Ndlr).
Vos secrets attachements sont comme de certaines maladies lentes, qui, sans vous faire mourir, vous font souffrir beaucoup, et, pour ainsi dire, ne vous laissent pas vivre.
Le royaume de Dieu est au-dedans de vous-même; que pouvez-vous souhaiter de plus ? Si vous en bannissez tous les usurpateurs, Dieu règnera tranquillement en vous, et vous jouirez d'une paix profonde: mais tandis que vous entretiendrez dans votre cœur deux puissants rivaux, l'amour de Dieu et l'amour-propre, vous souffrirez les débats intérieurs et les douleurs de Rébecca (Gn 25,22) (qui, stérile, enfanta Esaü et Jacob, son préféré; alors qu'Esaü était le préféré de Jacob. Ndlr).
Fermez aux objets extérieurs les avenues de vos sens. Une âme qui est toujours aux fenêtres ne peut être recueillie et en paix (Que cherchez-vous autour de vous ? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos. Votre demeure doit être dans le ciel… Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir l'esclave et de vous perdre. Imit. Christi, L.II, ch. 1, n°4).
2- Détachement des amis.
Détachez-vous des amis de votre ancienne dissipation, qui la feraient bientôt revenir et avec qui l'époux sacré ne veut point partager votre cœur. Sainte Thérèse fut longtemps retardée dans son avancement spirituel par un attachement trop naturel pour une amie qui n'était pas selon Dieu. (…) Rien ne vous sera si nuisible qu'un ami dissipé ou tiède qui ne connaîtra point votre attrait ou qui voudra le gêner.
3- Détachement et oubli de tous les hommes.
Leur estime ne vous rend pas meilleur, ni leur mépris plus mauvais; leurs louanges, ni leurs blâmes ne font pas que vous les méritiez.
Ayez une bonne idée de tout le monde sans vous en beaucoup occuper, excusez leurs fautes sans beaucoup raisonner, estimez leurs vertus sans trop subtiliser (ndlr: le sens est peut-être: "sans trop entrer dans leur détail"), préférez-les tous à vous sans trop vous comparer; c'est le moyen d'éviter une foule de tentations. Présentez-vous seul devant Dieu seul, et vous n'y trouverez que recueillement, qu'humilité, que charité. il y a souvent du danger, et plus souvent encore de l'inutilité, à juger de soi par comparaison avec les autres.
4- Détachement de soi-même.
Après vous être détaché de tout ce qui vous environne, de tout ce qui pique la curiosité, de tout ce qui flatte la vanité, de tout ce qui entretient la mollesse, des inutilités qui vous amusent, des affaires qui vous distraient, des amis qui vous gênent, des hommes qui vous dissipent, etc., enfin de tout ce qui n'est point pour vous d'une providence reconnue, détachez-vous de vous-même; et sachez qu'il n'est rien au monde dont vous devez vous défier davantage (Imitation de J.-C., L. III, chap. 53,2) . Le renoncement aux choses extérieures n'est si nécessaire que parce qu'elles servent d'aliment à l'amour de vous-même.
Si vous pouvez une fois vous délivrer de ce ver intérieur, qui vous agite au-dedans, et qui vous donne une faim insatiable des choses du dehors, vous jouiriez d'une paix profonde et d'une tranquillité inaltérable (Imit., ibid. 3).
Le malheur des hommes et la cause de leur peu de progrès dans les voies de la paix, c'est qu'au lieu de sortir entièrement d'eux-mêmes, ils restent toujours enveloppés et enlacés dans les plis et les replis de leur amour-propre.
Renoncez donc à vos goûts, à vos humeurs, à votre volonté propre, à cette complaisance en vous-même qui s'admire en tout, jusque dans le désir et la résolution de s'oublier.
Vous trouverez la paix intérieure dans le renoncement aux choses du dehors, et vous trouverez la source même de cette paix dans l'union avec Dieu (Imit., L. III, chap. 56,1).
Une chose dont les personnes même vertueuses ne sont pas toujours assez détachées, c'est leur santé. Et l'amour-propre ne manque pas de beaux prétextes pour justifier le soin excessif qu'elles en prennent. Si vous écoutez ce séducteur familier, vous n'aurez jamais un moment de repos.
Vous craindrez toujours ou de ruiner votre santé, ou de ne vous donner pas assez de soins pour la rétablir, ou de vous en donner d'inutiles, ou de ne vous donner pas ceux qu'il vous faut.
Vous êtes sans cesse à réfléchir sur ce qui convient à votre santé ou sur ce qui lui est contraire.
Ayez toujours pour maxime que la vie la plus courte, si elle est fervente, vaut mieux que la plus longue tiédeur.
5- Détachement des moyens de vertu.
Détachez-vous de tout moyen particulier de vertu, pour ne plus tenir qu'à la vertu elle-même. Les exercices spirituels, les pratiques de mortification, la retraite, le directeur, ne sont que des moyens de perfection qu'autant qu'on n'y tient pas.
Vous ne serez jamais si tranquille et si content, que quand vous embrasserez nu la croix toute nue (St Jérôme).
6- Détachement des consolations de la vertu.
Le goût et le plaisir que l'on ressent à servir Dieu, est la dernière des choses dont on se détache.
Si le Seigneur vous console par sa présence, ne vous livrez pas à une joie excessive, puisqu'il pourra bientôt s'éloigner; et quand il s'éloignera, ne vous abandonnez pas à la tristesse, puisqu'il pourra bientôt revenir; et ne fondez jamais votre paix sur des goûts sujets à tant d'alternatives, mais sur la croix, qui ne peut jamais vous manquer.
7- Détachement de la vertu même en un certain sens.
Ce n'est pas encore assez de vous être détaché des moyens particuliers de vertu et des consolations dans sa pratique, si vous ne vous détachez encore de la vertu même, non par indifférence, ou par dépouillement réel, mais par désappropriation et par une continuelle dépendance de la volonté de Dieu.
Reconnaissez (…) que ce que vous en avez vous le devez à la miséricorde divine, et non pas seulement ou principalement à vos soins et à vos travaux.
8- Ne pas croire à être parvenu à ce détachement parfait, mais travailler continuellement à se détacher toujours davantage.
Ne vivre jamais pour soi, se perdre entièrement de vue, se servir des créatures sans s'y arrêter, les fouler toutes aux pieds pour s'élever à Dieu, les oublier toutes tandis qu'elles entrent en nous par tous nos sens, pour ne s'occuper que de Dieu qu'aucun sens ne peut atteindre; écouter sa voix au fond du cœur, ne vouloir que lui pour témoin de ses œuvres et pour juge de ses intentions, se regarder enfin comme seul avec lui seul dans ce monde; que cet état est sublime!
Courage donc, âme fidèle! Ce n'est pas à une triste et honteuse pauvreté qu'on vous exhorte, mais à un détachement noble et délicieux. Vos attachements font votre esclavage, et votre esclavage ne peut faire que votre malheur.
Ne regardez que Dieu, c'est une vie angélique; ne regardez que soi-même, c'est une vie diabolique. Choisissez.
Car, je le dis encore, et encore je crains de ne pas le dire assez, c'est souvent un rien qui nous arrête après que nous avons renoncé aux grands objets. Le solitaire tient quelquefois plus à un vil animal domestique, qu'un grand pape à toute la gloire et à toute l'opulence du souverain pontificat. L'amour-propre sait bien changer d'objet sans changer lui-même. Il se retranche et se renferme tout entier dans un coin du cœur."
Le Père Ambroise publie ensuite une "Prière pour demander à Dieu le parfait détachement" qu'on ne peut couper ni résumer sans la mutiler et qu'il faudrait reprendre in extenso…

Chapitre X: Liberté intérieure opposée à l'esprit de contrainte
1- Rien de si tranquille, de si susceptible des mouvements de la grâce, de si prompt à les seconder, qu'une âme uniquement attachée à la volonté de Dieu, qui bien loin de nous gêner intérieurement et de nous rendre esclaves, nous conduit à la liberté des enfants. Cette âme est douce, simple, modeste, pliante ("souple" ndlr), sociable, unie, toujours disposée à l'oraison. Mais dans la contrainte nous sommes raides, inflexibles, chagrins, pleins de hauteur, dévôts par système et par méthode, plutôt que par grâce et par fidélité.
2- On vous interrompt fréquemment ? On vous force de laisser, de différer, de suspendre vos exercices ? Votre règle de conduite vous échappe à tout moment ? Ici des affaires, là des bienséances, partout des assujettissements et des distractions ? C'en est fait de votre paix intérieure, si vous la faites dépendre des exercices de votre piété. Vous la conserverez parmi ces mouvements, si elle a pour fondement la liberté de votre âme. Qu'on aille ou qu'on vienne autour de vous, qu'on vous pousse et qu'on vous repousse, qu'on vous tourne en tout sens; si vous êtes fidèles sans être esclave, vous ne perdrez que la contrainte dans toutes ces agitations; vous y gagnerez la liberté de votre âme, et le repos intérieur sera le fruit de cette liberté. A force d'être froissé vous deviendrez souple. Vous aurez la paix au milieu de ces troubles extérieurs.
3- Vous vous êtes trop livré à votre ferveur, et vous en êtes affaibli et gêné. Vous êtes entré dans les celliers, peut-être de votre naturel plutôt que (ceux de l') de l'époux, et vous vous êtes livré à toute votre avidité. Vous avez trouvé du miel, vous en avez mangé avec excès, et il vous donnera des nausées (Pv. 25,16). Ce rassasiement vous fait perdre le repos de l'âme (Eccles./Si 5,11).
Sortez, promenez-vous, faites un peu d'exercice pour digérer cette plénitude; et n'oubliez pas à l'avenir que la paix intérieure ne se conserve que dans la sobriété. La sérénité de l'âme est préférable aux goûts de la ferveur. L'époux invite l'épouse à la douceur du printemps et non aux feux de la canicule (Cant 2, 10-12).

Chapitre XI: Fidélité à suivre l'attrait intérieur
On n'aura jamais de véritable paix tant qu'on résistera à Dieu; et malheur à qui trouverait quelque tranquillité dans cette opposition à ce que Dieu demande de lui, puisque ne cédant pas à l'impression de l'Esprit-Saint, ce serait l'Esprit-Saint qui cèderait à la résistance !
1- Le véritable attrait (de l'âme vers Dieu, ndlr) respecte les lois et les supérieurs qui les ont faites. Le faux, au contraire, se préfère aux lois et regarde en pitié ceux dont elles émanent.
2- Le véritable attrait veut toujours obéir (…). La faux, ou n'obéit pas, ou n'obéit qu'au dehors, et en murmurant,, et en regardant l'obéissance, non comme une sainte subordination qu'il doit respecter, mais comme une dure tyrannie dont il cherche à secouer le joug…
3- Le véritable attrait ne veut qu'une conduite ordinaire, mais il veut la perfection de cette conduite.
Le faux affecte toujours la singularité et va tracer au loin un plan de perfection, tandis qu'il néglige celle de son état.
4- Le véritable attrait veut temporiser et consulter, non pour résister à Dieu, mais pour éprouver les esprits. Le faux veut tout précipiter, et ne prendre conseil de personne, ou n'en prend que de ceux qui adoptent toutes ses idées.
5- Le véritable attrait veut prier et prier beaucoup et prier avec une parfaite soumission aux ordres du Seigneur.
Le faux, ou ne prie point, ou prie avec une disposition toute décidée et se contente d'une courte prière, où il cherche plutôt un prétexte à son entêtement, qu'une règle de conduite.
6- Le véritable attrait est constant et uniforme et s'affermit avec le temps. Le faux est peu ferme et peu égal, et se dissipe insensiblement de lui-même.
7- Le véritable attrait porte à l'humanité, à la patience, à la douceur. Le faux est impérieux, turbulent et plein d'amertume.
8- Le véritable attrait nous met intérieurement en silence et en paix. Le faux nous trouble et nous fatigue.
9- Le véritable attrait nous donne des idées claires (sur ce qu'il) nous propose. Le faux confond et obscurcit (…) en remuant les passions.
10- Le véritable attrait nous fait sentir notre incapacité, et en même temps nous donne du courage. Le faux nous remplit de présomption ou nous jette dans le désespoir.

Si votre attrait a tous les caractères du vrai, s'il est doux, paisible, patient, obéissant, modéré, suivez-le sans hésiter et sans relâche; il vous conduira loin, mais il ne vous conduira qu'à Dieu.
Le Saint-Esprit qui réside dans une âme juste est un grand directeur, quand on veut l'écouter et qu'on sait l'entendre; et proprement c'est lui seul qui dirige.
Pour l'entendre il faut être attentif, et avoir sans cesse l'oreille à la porte du cœur, car c'est dans le cœur qu'il parle (Osée 11,14), et comme à l'oreille (Ps. 44,11). Cette attention n'est pas une application pénible, mais un silence tranquille et heureux.

Il est temps de finir ce traité déjà fort étendu. (…) Je finis par la prière pour demander à Dieu cette paix: car c'est à la prière qu'il faut revenir…

Prière pour demander à Dieu la paix intérieure:
" Dieu tout-puissant, que rien ne peut empêcher de donner le calme à mon cœur; Dieu tout bon, qui, avec fidélité à vos lois, ne nous demandez que le repos de nos âmes; Dieu tout aimable, dont le règne en nous n'est qu'amour et que paix, formez vous-même dans mon âme ce silence que vous attendez pour vous communiquer à elle. Je n'y vois qu'ardeur impatiente, que confusion de mouvements, que trouble. L'action tranquille, le désir sans passion, le zèle qui agit sans s'agiter, ne peut nous venir que de vous, sagesse éternelle, activité infinie, repos inaltérable, qui êtes le principe et le modèle de la véritable paix. Elle est si précieuse, que votre amour et votre libéralité nous la promettent dans l'autre vie comme la suprême récompense de la fidélité avec laquelle nous vous aurons servi dans celle-ci.
Elle est si délicate, qu'elle ne peut être parfaite que dans le ciel. Elle est si délicieuse, que l'éternité entière ne saurait nous en dégoûter. C'est de vous seul, Père des lumières sans changement et sans vicissitude, que peut descendre un présent aussi précieux et un don aussi parfait. Vous nous l'avez promise par vos prophètes, envoyée par votre Fils, assurée par l'effusion de votre Esprit. Ne permettez pas que l'envie de nos ennemis, le trouble de nos passions, les scrupules de notre conscience nous fassent perdre ce don céleste, qui est le gage de votre amour, l'objet de vos promesses, le prix du sang de votre Fils.
Ainsi soit-il."

Fin du Traité de la Paix intérieure du Père Ambroise de Lombez, o.f.m. cap., et fin des extraits que nous avons publiés dans le
Bulletin paroissial hebdomadaire des Paroisses de Tossiat et Certines en 2008.
Le livre paru aux Editions Notre-Dame de la Trinité à Blois en 1962, n'a malheureusement pas été réédité.
(Cf Le petit Traité de la joie de l'âme chrétienne, apocryphe, du même auteur, réédité en 2007)

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