Paix intérieure (Traité de la) extraits (I)

Publié le par Abbé Laffargue

"Traité de la Paix intérieure" du Père Ambroise de Lombez, o.f.m., (capucin).

Jean de Lapeyrie est né le 21 mars 1708, baptisé le 22 en la cathédrale de Lombez (Gers). Son père était chirurgien. Il fit ses études classiques au collège de Gimont puis suivit les cours de philosophie et de théologie à l'Ecole Saint Thomas d'Auch et entra chez les Capucins. Le 25 octobre 1724 il quitta le monde et son nom en devenant "Frère Ambroise de Lombez" (les capucins portaient le nom du lieu de leur baptême). Après son ordination sacerdotale, il fut nommé professeur de philosophie au couvent de Médoux en 1733. Très dévot à la Vierge Marie, il prenait soin de sa chapelle; on l'appelait le "sacristain de Marie". Il fut Gardien (supérieur) des couvents de Lombez, d'Auch et de Médoux. En 1765, le Ministre général de l'Ordre l'envoya à Paris pour y réformer un couvent tombé dans la décadence. Il défendit, en 1771, au Chapitre national, les anciennes constitutions contre de nouvelles qui mettaient en péril la vie religieuse des communautés. Il aurait eu, à ce moment-là, la vision de la Mère de Dieu, de St François et de Ste Claire qui le soutenaient. Il eut gain de cause. Revenu à Auch comme Gardien et Maître des novices, il remplit cette charge jusqu'en 1777. Le dimanche 25 octobre 1778, à l'angelus de midi, il rendit son âme à Dieu.
Le Traité de la Paix intérieure, paru pour la première fois en 1757, eut un grand succès de son vivant et cinq éditions (le Traité de la joie de l'âme chrétienne, plus modeste, parut après sa mort). Nous avons déjà publié des extraits du second, nous commençons de publier, dans ce Bulletin, des extraits du premier. Ab. L.

Ière partie: Excellence de cette paix.

La paix intérieure affermit en nous le règne de Dieu (chap.1):

"Le trouble empêche de s'unir à Dieu par la connaissance et par l'amour. Notre cœur est pour Dieu un trône chancelant qui menace d'une ruine prochaine. La confusion qui règne dans l'âme ne lui permet pas de s'entretenir familièrement avec elle. Les Saints souffrent aussi de tribulations qui pénètrent jusqu'à leur cœur, mais à l'extérieur de leur âme, mais la partie intime (le tabernacle) jouit toujours de la paix.
La paix intérieure nous dispose aux communications divines (chap. 2):
Dieu dit qu'Il nous conduira dans la solitude pour parler à notre cœur (Osée 11,14). Il n'a pas dit: "pour parler à nos oreilles". Il demande de nous la solitude intérieure. On peut être fort recueilli et vivement touché de Dieu au milieu du tumulte des créatures. Il opère dans les puissances de l'âme (mémoire, intelligence, volonté, ndlr) tandis que ce qui lui est étranger ne frappe que nos oreilles. Sans ce silence de l'âme, dit saint Bernard, une cellule religieuse sera moins une sainte retraite qu'une honorable prison. C'est par ces paroles "La paix soit avec vous" que Jésus saluait ses Apôtres (Lc 24,36). Après la gloire du Ciel, la paix de l'âme est ce qu'il y a de plus excellent.
La paix intérieure est très propre à nous faire discerner les mouvements de Dieu (chap. 3):
Cette paix nous fait discerner les mouvements de Dieu, de ceux du démon, ou de notre amour-propre. L'esprit de Dieu nous met en recueillement et en paix; au lieu que le mauvais esprit porte en nous la dissipation et le trouble. Le démon peut bien produire en nous quelque apparence de cette paix intérieure, et notre amour-propre satisfait nous fait ressentir quelque chose qui semble en approcher; mais les âmes expérimentées ne s'y méprendront pas, comme celui qui a vu le jour, ne prendra jamais la lueur d'une lampe pour le plein midi.
Cette paix, après la foi, la saine doctrine et l'obéissance, est un des plus grands moyens de ne pas nous méprendre pour savoir quels sont les mouvements de Dieu et ceux qui ne sont pas de lui. (Alors) Que de scrupules levés! Que d'illusions dissipées! Que d'entreprises imprudentes mieux dirigées! Que de fausses dévotions rectifiées…!
Le défaut ordinaire des naturels actifs est de faire entrer leur propre ardeur dans toutes leurs actions. Leur imagination s'enflamme aisément. Par un long usage du recueillement et de la paix, ils modèreront leur naturel et amortiront leur activité.

La paix intérieure nous est d'un grand secours contre les tentations (chap. 4):
Dans le silence intérieur, l'âme recueillie et concentrée en elle-même, fortifiée d'ailleurs par les grâces singulières dont Dieu la soutient, acquiert une solidité que les plus vives secousses de l'ennemi ne peuvent ébranler. Le trouble, au contraire, nous découvre de toutes parts, nous déconcerte et nous rend aussi faciles à être vaincus par les tentations. Le grand secret dans les périls est de se posséder.

La paix intérieure nous aide beaucoup à nous connaître nous-mêmes (chap. 5):
La connaissance de nous-mêmes est incompatible avec le trouble intérieur. Dans une eau bien tranquille on distingue les plus petits grains de sable; et dans la paix de l'âme on aperçoit ses plus légères fautes: on se voit tel que l'on est, on se connaît et on se méprise; car se connaître et se mépriser sont deux choses inséparables; de là naît l'humilité qui est le fondement de tout l'édifice intérieur (…) et si sous regardez en vous le don de Dieu, et non vous-mêmes dans le don de Dieu.

La paix intérieure entretient en nous la simplicité (chap. 6):
La paix intérieure nous humilie encore par la piété simple et modeste qu'elle nous inspire. On ne voit en elle ni ces enthousiasmes d'une ferveur sensible qui emportent bien loin une âme, ni ces peintures (images, ndlr) animées qui charment notre imagination et qui nous donnent une si haute idée de nous-mêmes; ni cette douceur trompeuse d'une imagination échauffée, qui affaiblit notre tempérament et encore plus notre humilité.

La paix intérieure aide beaucoup au recueillement (chap. 7):
Le moyen le plus court d'éloigner les pensées inutiles et volages, de n'en avoir que de pieuses et touchantes, c'est de faire cesser tous les mouvements des passions. Réglons le cœur et tout sera réglé en nous: soyons en paix, et nos pensées, comme celles de Dieu, ne seront que des pensées de paix (Jr 29,11).
Autres avantages (chap. 8):
Cette paix produit dans nos cœurs des délices inexprimables, et par là, elle nous dégoûte des plaisirs sensibles, qui deviennent fades et insipides pour ceux qui ont goûté cette paix délicieuse qui surpasse tout sentiment (Ph. 4,7). Si vous voulez vous entretenir avec Dieu, il faut vous mettre en paix, puisqu'il ne parle que le langage de la paix, qui ne peut être entendu que de ceux qui jouissent de la paix dans leur propre cœur.
Tandis que vous êtes dans le trouble, vous parlez un autre langage que lui, vous n'entendez point le sien, et, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, il n'entend point le vôtre: vous êtes pour lui un étranger qu'il ne connaît pas, et un barbare qu'il n'entend pas.
Voulez-vous rendre au prochain quelque assistance corporelle ? Agissez en paix; sans quoi vous serez dur, impatient et désobligeant, même avec la meilleure intention. Voulez-vous le servir utilement dans ses besoins spirituels . Observez-vous encore plus soigneusement; car si l'impression de votre zèle vient à troubler l'économie de votre paix, vous parlerez trop, vous agirez sans réflexion: au lieu d'attendre le moment de Dieu, vous saisirez celui de votre ardeur impatiente. Enfin, si vous voulez travailler à votre sanctification, souvenez-vous qu'elle est l'ouvrage du silence et de la paix (Imitation de J.-C.; L. I, chap. 20)

IIème partie: Obstacles à cette paix et des moyens de les vaincre.

La vaine joie et la noire tristesse (chap. 1):
- La joie excessive est un des objets qui nous dérangent le plus communément au-dedans. Joie inconsidérée qui nous dissipe au-dedans, qui nous attire au-dehors. Joie ennemie de la retenue et de la mortification, qui nous fait oublier jusqu'aux règles de la modestie. Joie folâtre, qui ouvre toutes les portes à nos sens (…) et excite en nous un tumulte qui ne nous laisse point jouir d'un moment de repos. Joie effrénée, qui nous fait parler haut, rire avec éclat, et nous livrer à toutes les saillies inconsidérées de notre imagination.
Toute l'onction intérieure s'évapore dans cette espèce d'ébullition.
- La tristesse fait sur nous des impressions totalement opposées. Cette humeur sombre et chagrine nous fait d'abord perdre tout calme intérieur, et, se répandant au dehors, elle nous rend ombrageux, timides, impatients, insupportables aux autres et à nous-mêmes. Dans cet état, on semble avoir perdu tous les talents de la nature et de la grâce; ils sont comme ensevelis sous les ruines de l'édifice intérieur. On fuit les hommes et on ne se rapproche pas de Dieu: on n'a ni le mérite du recueillement, ni le soulagement de la dissipation.
Il y a une tristesse qui est selon Dieu (La tristesse selon Dieu produit en effet un repentir salutaire qu'on ne regrette pas; la tristesse du monde, elle, produit la mort. 2 Cor. 7,10), comme une joie que l'on goûte en Dieu (Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous. Ph. 4,4). C'est la joie de Marie entre les bras de sainte Elisabeth, et sa tristesse au pied de la croix. L'une et l'autre concourent à nous procurer la paix de l'âme bien loin de la troubler. L'une est un frein pour notre légèreté, et l'autre un soulagement pour notre faiblesse.
Il faut donc modérer la joie excessive et la noire tristesse, surtout dès leur naissance. Il faut éviter ces deux extrémités; une joie tranquille et modeste tient le juste milieu.

Le zèle impétueux (chap. 2):
Celui qui est animé de ce zèle trop vif saisit tout avec force et avec chaleur et semble se faire un point de conscience de s'écarter toujours de la modération si nécessaire à la tranquillité de l'âme.
Il est prompt à entreprendre tout ce qui est bon ou qui paraît l'être, ardent à l'exécuter, impatient d'en voir la fin. La prudence qui réfléchit avant de se déterminer est à ses yeux négligence ou politique; la modération qui opère avec retenue est pesanteur et indolence…
S'il prend le goût de se produire pour faire du bien, il court çà et là, il s'agite sans cesse et ne se donne pas un moment de repos. S'adonne-t-il à la mortification ? Il n'y met point de bornes, et dans peu de temps il ruine sa santé; mais quand il pense à la rétablir, il se ménage jusqu'à la mollesse.
Les fautes d'autrui allument d'abord son zèle toujours prêt à prendre feu: c'est un enfant du tonnerre qui voudrait foudroyer tous les Samaritains. Zèle indiscret et imprudent, sans respect pour ses supérieurs, sans ménagement pour ses égaux, sans condescendance pour ses inférieurs, il voudrait que tout le monde fût parfait, et il ne s'aperçoit pas que ce désir impatient est lui-même une imperfection. Il se presse pour avancer dans la vertu, il ;se tourmente, il épuise son corps et son esprit. Ses fautes le mettent au désespoir: triste, confus, abattu, il n'a plus la confiance de reprendre la route dont il s'est écarté; peu s'en faut qu'il n'abandonne tout. Ce zèle empressé est peut-être ce qui trouble le plus la paix intérieure des âmes dévotes.
Pour modérer ce zèle impatient, il faut en considérer à loisir les inconvénients, qui sont la précipitation, le trouble et le scandale (…) et avant que d'agir, attendre, autant qu'il se peut sans inconvénient, qu'un mouvement plus tranquille caractérise en nous le zèle qui vient de Dieu.

L'activité naturelle (chap. 3):
Suivez ces personnes d'un zèle trop ardent… Elles s'empressent pour tout… Ils courent toujours et ne savent pas marcher. Cette activité est comme un feu dévorant qui dessèche autant l'âme que le corps… Agissons, et agissons même avec force, autant qu'il nous est donné de pouvoir agir ainsi, mais agissons avec suavité. Soyons vifs, si nous sommes nés tels; nous pourrions être plus mal partagés; mais loin de nous laisser emporter par notre vivacité, soyons-en toujours les maîtres et sachons la contenir dans les bornes qu'une juste modération lui prescrit.

L'indolence (chap. 4):
Pour amortir l'activité, il ne faut pas tomber dans l'indolence: le remède serait pire que le mal. De tous les défauts, c'est le plus opposé à la paix intérieure qui est le partage des âmes courageuses et le fruit de leur ferveur. On s'en ferait une idée bien fausse, si on la prenait pour une certaine indifférence stupide, que rien n'émeut parce que rien ne la touche; qui est tranquille, non par possession de soi-même, mais par aversion du mouvement, et en qui l'égalité d'humeur n'est qu'une égalité de paresse…

La violence des tentations et de la résistance (chap. 5):
Les efforts excessifs avec lesquels on repousse les tentations altèrent beaucoup la paix de l'âme… Je ne dis pas qu'il faille rester dans l'inaction, lors même qu'on est vivement tenté… La résistance forte et résolue, mais ferme et tranquille, tient le juste milieu et c'est celle-là que je vous conseille… La patience, la vigilance, la prière, la confiance en Dieu, la défiance de vous-même, l'éloignement des occasions du péché… doivent être alors toute votre ressource.

Autres obstacles à cette paix (chap. 6):
Les intrigues sourdes de la politique… Les amitiés trop humaines… Le petit amour-propre (attachement à ses commodités, à sa réputation, à sa propre volonté…); la secrète vanité sur le savoir, l'esprit, la naissance… La légèreté, l'imagination qui nous séduit ou qui nous distrait; les longs entretiens qui dissipent l'esprit et généralement tout ce qui passionne et qui nous tire du repos que nous goûtons en Dieu seul.
Au chapitre 7, le Père Ambroise, traite du scrupule. C'est un véritable traité, unique en son genre, mais que nous ne traiterons pas ici. L'époque étant surtout dominée par une absence de scrupules et de culpabilisation plutôt que leurs excès.


IIIème partie: Moyens propres à acquérir cette paix:

Chapitre 1: L'humilité.
Cette vertu, qui est le fondement de toutes les autres, est surtout nécessaire pour acquérir la paix intérieure, parce qu'elle mortifie les passions, (…) Une âme véritablement humble est toujours tranquille, qu'est-ce qui pourrait la troubler ? Les louanges qu'on lui donne la surprennent, bien loin de l'élever; le blâme et les reproches la réjouissent, bien loin de l'abattre: elle voit avec plaisir que l'on pense d'elle ce qu'elle pense en elle-même. (…)
Elle reçoit, dit Saint François de Sales (Lettre), les peines avec douceur, sachant qu'elle les mérite, les biens avec modestie, sachant qu'elle ne les mérite pas. Elle voit les fautes d'autrui avec regret, mais sans trouble, se souvenant des siennes: elle voit les siennes avec douleur, mais sans impatience, connaissant sa fragilité. Les préférences que l'on fait des autres à elle ne l'affligent pas; elle est toujours trop élevée à son gré (…).
Tandis que l'orgueilleux (…) est déchiré au-dedans par la multitude et le combat de ses pensées; qu'il est agité au-dehors, et par les mouvements qu'il se donne pour s'avancer, et par les efforts de ses compétiteurs qui le repoussent. Tandis que la réputation d'autrui enflamme sa jalousie, que la sienne propre irrite sa cupidité, que son faste le fait mépriser de ceux dont il cherche l'estime et que sa vanité le fait tomber dans des petitesses dont il rougit lui-même, en même temps qu'il mendie des applaudissements. (…)
Tandis que le cœur de l'orgueilleux est comme une mer agitée d'une horrible tempête (cf Is. 57,20), vous humble de cœur, vous jouissez d'un calme parfait, don précieux d'un Dieu fidèle à ses promesses (Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de votre âme Mt 11, 29).

Chapitre 2: La mortification.
I- La mortification est aussi nécessaire à la paix intérieure que l'humilité: peut-être l'est-elle davantage, les occasions de la sensualité revenant plus souvent que celles de l'orgueil. La vie des sens est entièrement opposée à la vie intérieure: on prend sur celle-ci tout ce qu'on donne à celle-là. Le corps et l'esprit, la nature et la vertu, l'amour de Dieu et l'amour de soi-même se balancent, pour ainsi dire, mutuellement: à mesure qu'on abat l'un, l'autre s'élève; ce sont deux puissants ennemis, dont chacun se fortifie de ce qui détruit l'autre (Car la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; il y a entre eux antagonisme, si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez Gal. 5,17). Les sens donnent bien de l'occupation à une âme qui veut les borner à la vraie nécessité; mais ils en donnent bien plus à celle qui les livre à leurs convoitises.
L'œil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille d'entendre. Les sens nous attirent sans cesse au dehors pour nous entretenir avec les objets extérieurs qui nous suivent en foule lorsque nous voulons rentrer en nous-mêmes.
Le plaisir tient l'âme attachée à la terre, et l'empêche de s'élever au ciel: il l'amollit d'ailleurs, il la rend faible et timide comme un enfant que la moindre choses arrête, ébranle et renverse; au lieu que la mortification nous rend vigoureux, fermes, inébranlables. Aussi le démon (…) regarde avec mépris la piété même et les bonnes résolutions d'une âme sensuelle, qu'il est comme assuré de renverser entièrement quand il le voudra (…). Cet ennemi de notre salut a trois portes pour entrer dans notre âme et pour y mettre le trouble: ce sont la gloire, le plaisir et la cupidité. Si nous les lui fermons soigneusement, il est réduit à rôder autour de nous (cf. 1 P 5,8).
II- Mais ce n'est pas assez de renoncer aux plaisirs, il faut aimer les souffrances. L'un ne fait que nous éloigner du vice, mais l'autre forme en nous la vertu et nous donne proprement cette force que le retranchement du plaisir ne nous donne point par lui-même (…). La mortification nous donnera une paix moins sensible, mais plus solide, parce qu'elle sera dans le fond d'une âme résignée, contente de tout ce que Dieu veut, et véritablement paisible, quoique ses puissances soient agitées. (…)
Peut-être ne cherchiez-vous autrefois dans la piété que les suavités qui l'accompagnent; et c'est ce qui la rendait si inégale, parce que les douceurs ne sont pas de tous les temps. Vous étiez dévot par intervalles, parce que vous l'étiez par sensualité et dès que vos exercices spirituels n'étaient plus assaisonnés de ces douceurs et que vous ne sentiez plus les parfums s'exhaler pendant votre prière, vous étiez triste et découragé, et votre amour-popre sensuel vous faisait aller chercher dans les créatures le plaisir que vous ne trouviez pas dans le commerce avec Dieu; vous en perdiez la paix intérieure et le recueillement. (…) Toutes ces faiblesses étaient supportables dans votre enfance spirituelle; mais il est temps de faire voir que vous avez grandi et que vous vous êtes fortifié, que vous ne comptez plus posséder votre âme que par la patience (Vous sauverez vos vies par votre constance Luc 21,19), et par une patience de tous les moments; parce que les croix sont semées partout (Imitation de Jésus-Christ, L. II, chap. 12, n°4) de la main miséricordieuse d'un Dieu qui en sait le prix et la nécessité, et que celui qui veut être un moment sans souffrir n'aura jamais une paix solide.

Chapitre 3: la fidélité à ses exercices spirituels.
Les saints et les anciens Pères du désert (…) regardaient toutes leurs pratiques de piété comme autant de remparts qui couvraient leurs grands devoirs et qui mettaient leur salut en assurance. (…) Cependant, il ne faut point que cette rigidité (= cette fidélité absolue, ndlr) aille jusqu'à la raideur; il faut savoir céder prudemment à la nécessité et aux bienséances. Cette inflexibilité (…) déshonore la piété, la rend incommode au prochain, et est ordinairement une production de l'amour-propre. Il faut se plier sans résistance, sans dépit, sans chagrin à ce que la charité, l'humanité, la raison exigent de nous, en prenant même, s'il le faut, sur notre règle de conduite. Mais prenons garde de nous en relâcher trop facilement; ce ne serait plus une condescendance, mais une vraie dissipation. (…) Soyons souples et pliants; mais ayons de la force et de la consistance pour nous remettre dans notre premier état dès que les obstacles seront ôtés.

Chapitre 4: une ferveur modérée.
Remplissons nos devoirs de piété dans leur temps et dans leur étendue, avec la modestie au dehors et le respect au-dedans, l'attention dans l'esprit, la résignation et la prompte obéissance dans le cœur, et laissons à Dieu le soin de tout le reste. (…) Joignons le zèle à la sainte liberté: il en résultera, non pas l'exactitude d'un débiteur superbe qui veut se libérer et ne rien devoir, ou d'un esclave malheureux qui sert un maître redoutable, mais l'attention toute aisée d'un enfant docile qui sert un père tendre.

Chapitre 5: la patience dans les distractions.
Il faut sans doute, autant qu'il dépend de nous, apporter l'attention de l'esprit à nos prières, à nos méditations, et au reste de nos pieux exercices qui demandent l'application intérieure, mais sans crainte des distractions qui pourraient venir, sans inquiétude pour celles qui viennent, sans alarmes pour celles qui sont déjà passées. (…)
Tendre fortement son imagination, c'est se fatiguer inutilement la tête, c'est ruiner sa santé sans aucun avantage, mais plutôt avec perte du côté de l' âme, c'est tenter l'impossible et même le ridicule que de vouloir s'en rendre le maître par ses efforts. On arrêterait plutôt l'air dans sa main à force de le serrer qu'on ne fixerait son imagination à force de la contraindre. Quand on réussirait pour un moment à écarter tout autre objet, elle s'occuperait de sa contrainte même.

Chapitre 6: la tranquillité dans les mouvements.
(…) Nous devons réprimer doucement ces mouvements trop sensibles, lors même qu'ils viennent sans que nous les ayons excités. Ces bouillonnements intérieurs d'une imagination échauffée, ces saillies d'un naturel actif et souvent présomptueux ne font que nous remplir de nous-même et nous guinder dans la dévotion. (…) Dès que nous nous en apercevons, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de laisser tomber d'eux-mêmes tous ces mouvements, de nous renfermer en nous-mêmes avec Dieu, nous tenant en sa présence dans une contenance modeste et un humble silence, jetant de temps en temps sur lui des regards pleins de respect.

Chapitre 7: Souffrir sans inquiétude les aridités de l'âme.
Loin de rechercher un goût sensible dans les actions excitées avec effort, il faut souffrir sans impatience les aridités et les dégoûts, et préférer toujours une paix solide, fondée sur la fermeté des résolutions, à des consolations passagères. En effet, ce ne sont guère que les âmes faibles et peu versées dans la vie intérieure qui recherchent les consolations avec ardeur et qui s'affligent à l'excès des sécheresses. Dès que Dieu cesse de les caresser, comme une tendre mère caresse un petit enfant attaché à son sein, elles croient qu'Il les a abandonnées; elles sont tentées de l'abandonner à leur tour. Je conviens qu'il est triste de remplir les plus religieux devoirs avec un cœur froid et un esprit dissipé, d'y revenir toujours sans zèle, et d'être obligé d'y traîner son coeur comme par force; de se trouver devant Dieu sans sentiment et avec une stupide indifférence; de prier sans recueillement, de méditer sans affection, de se confesser sans douleur, de communier sans goût, de manger le pain céleste avec moins de satisfaction que le pain matériel; de souffrir au dehors sans être soulagé au dedans, de porter de pesantes croix… Ou c'est pour vous punir de vos fautes que Dieu retire ses consolations, ou c'est pour augmenter nos mérites (Cf. St Ignace de Loyola, Exercices spirituels, règles du discernement des esprits, 9ème règle. Ndlr).
Si donc il vous châtie, aimez-le, puisqu'il ne vous hait pas; s'il vous perfectionne, aimez-le encore davantage, puisqu'il vous témoigne un plus grand amour. (…) Il n'y a donc rien dans ces aridités intérieures qui doive vous jeter dans le trouble et dans l'abattement, et moins encore dans l'impatience et dans le murmure. (…) Il vous comble de ses grâces, et au lieu de les reconnaître avec humilité, vous employez à vous tourmenter le temps que vous devriez donner à la reconnaissance. Reconnaissez avec modestie les présents de son amour, et livrez-vous sans inquiétude à l'impression de sa grâce. Occupez-vous beaucoup de Dieu et peu de vous-mêmes. Remplissez vos devoirs comme vous le pourrez, et tenez-vous en paix; contentez-vous de ce qu'il vous donnera, puisqu'il veut bien se contenter de ce que vous pourrez faire.

Chapitre 8: Vie de foi.
Entrez courageusement dans la voie de la foi à mesure que Dieu vous y attire, et marchez-y à grands pas, sans jamais souhaiter d'en sortir. Que son obscurité soit votre lumière, et que sa fermeté soit votre appui. (…) Cette vie de foi est très humiliante. Cette vie de foi est très mortifiante parce qu'elle hôte tout appui sensible (…), elle fait compter pour rien les goûts sensibles, qui sont en effet moins que rien dans ceux qui les estiment quelque chose. (…) Est-il rien de si touchant pour Dieu que ce renoncement à tout appui sensible, pour n'être soutenu que de Lui ? Est-il rien qui témoigne autant de foi en sa parole et de confiance en sa bonté ? Celui qui marche dans une route entièrement inconnue et par une épaisse nuit, sans hésiter, sans sonder le chemin, sans soupirer après la lumière, sans vouloir tenir par la main le guide qui le conduit, comptant autant sur sa parole que sur ses propres yeux, témoigne une entière confiance en lui, et mérite tous ses soins: de même nous ne pouvons mieux témoigner à Dieu notre amour, ni nous attirer plus puissamment le sien, qu'en vivant des ténèbres de la foi.

Chapitre 9: L'amour de Dieu.
L'âme qui possède son Dieu par l'amour se repose en lui comme dans son centre. En vain elle a cherché le repos partout ailleurs (Si 24,11). Ce fonds d'inquiétude qu'elle portait toujours en elle-même, se change en fonds de consolation et de paix (St Augustin, Confessions, L.I, 11). A mesure que cet amour augmente, ses passions s'amortissent, et sa paix devient toujours plus intime et plus solide: elle se regarde dans ce monde comme dans un affreux exil: tout lui paraît étranger, rien ne la touche… (le reste du texte est admirable, ndlr)

Chapitre 10: La conformité à la volonté de Dieu.
L'amour de Dieu produit la soumission de notre volonté à toutes les dispositions de sa Providence, et cette soumission nous conserve une sainte tranquillité parmi les plus fâcheux revers et dans une admirable égalité au milieu des grands mouvements et des cruelles vicissitudes de cette vie. Si nous aimons Dieu, nous ne voudrons que ce qu'Il voudra, et n'ayant d'autre volonté que la sienne, rien de ce qui paraît le plus affligeant ne sera opposé à la nôtre, parce que rien n'arrive dans ce monde que ce qu'il ordonne ou qu'Il permet.

Chapitre 11: La fréquente communion.
La sainte communion est une source de paix, puisqu'elle nous unit à Celui qui désire ardemment qu'elle règne en nous, et qui seul peut nous donner le bien qu'il nous demande (…). On voit rarement des personnes qui communient fréquemment, dominées par leurs passions et sujettes au caprice et à l'humeur (…). Nous avons dit ailleurs que la paix intérieure est une disposition à la communion, et nous disons ici qu'elle en est l'effet.

Chapitre 12: L'oraison mentale.
Quoi que l'on puisse dire de la paix intérieure et des différentes voies pour l'acquérir, il faut toujours revenir à l'oraison: sans elle l'on n'en obtiendra jamais la fin ni les moyens (…). La sainte communion même, qui renferme l'Auteur de toutes les grâces, ne produit pas la paix de l'âme sans l'oraison (…).
L'oraison qui nous unit à Dieu, qui nous nourrit de Dieu, qui nous transforme en Dieu, et qui par ces avantages est une espèce de communion sublime et angélique, peut opérer notre sanctification sans la communion sacramentelle (la Communion spirituelle, ndlr), comme on le voit dans plusieurs saints. Nous n'avons garde de vouloir ralentir le zèle des fidèles pour la fréquente communion, nous voudrions bien plutôt l'augmenter (…) mais ceux qui sont empêchés de suivre leur attrait pour la divine eucharistie, ont de quoi se consoler, puisqu'ils peuvent y suppléer par l'oraison, dont rien ne peut les priver que leur dissipation et leur négligence.
L'oraison peut donc tenir lieu de la fréquente communion, mais seulement dans le besoin, lorsqu'on est involontairement privé de cette dernière (…)
Une âme qui communie fréquemment, acquiert insensiblement une grande facilité à rentrer dans ce sanctuaire intérieur, et à se tenir en paix dans cette profonde solitude…

Chapitre 13: Un détachement universel.
IL faut surtout se dégager de tout attachement aux plus petites choses. Un cœur partagé n'aura jamais la paix.

Chapitre 14: Conclusion de ces trois parties.
Voilà bien des moyens et des moyens nécessaires pour acquérir cette paix et pour la conserver. Peut-être paraîtront-ils difficiles à pratiquer. Que ne puis-je en adoucir les rigueurs en faveur de ces personnes lâches à qui les plus grands biens coûtent toujours trop! (…) Mais cette vertu, comme toutes les autres, n'a-t-elle pas ses différents degrés? (…) Ames timides, qui vous exagérez la perfection de la vertu pour couvrir la honte de votre négligence, la chose n'est pas aussi difficile que vous le pensez ou que vous le dites. Chrétiens lâches, vous êtes dans l'erreur: c'est votre paresse qui vous arrête et c'est le démon qui vous séduit.
Il vous ôtait autrefois l'idée des beautés de la vertu, de peur que vous n'en fussiez épris; il vous en présente aujourd'hui toute la perfection, afin que vous en soyez effrayés? Tandis qu'à peine vous pouvez faire quelques pas dans les sentiers épineux de la sainteté, il vous propose, pour vous décourager, d'en atteindre tout-à-coup le sommet par un vol rapide. Mais vous déconcerterez son artificieuse malice par une résolution ferme et tranquille, soutenue de la confiance en Dieu (Ps 10,1), qui n'est pas seulement sur la sainte montagne pour vous y attendre et vous y recevoir, mais encore pour vous tendre la main et vous aider à y monter (Ps 121, 1-2) (I)

(à suivre: extraits II)


Abbé Christian LAFFARGUE.

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