La traduction française du "Pater"

Publié le par Abbé Laffargue

La traduction post-conciliaire du Pater
« On peut se demander pourquoi la conférence épiscopale française de l’époque a imposé une nouvelle traduction du Pater alors que la précédente était satisfaisante ? Le nouveau texte apporte, outre le tutoiement rendu soudain obligatoire, quelques fautes de traduction. Par exemple, pourquoi avoir remplacé « arrive » par « vienne » ? Le verbe « venir » marque un mouvement dont l’aboutissement reste vague, alors que le verbe « arriver » exprime, au contraire, l’aboutissement du mouvement. S’agissant du règne de Dieu par la grâce, il faut évidemment conserver
« arrive » conformément au texte latin (advenire signifie arriver, advenir) et à l’enseignement de l’Evangile.
Saint Cyprien explique à propos du Pater : « Nous demandons que le règne de Dieu nous soit rendu présent ».
Une autre bévue constitue un contresens assez ridicule : la place de « aussi » dans « comme nous pardonnons aussi ». Cet « aussi », plutôt superflu, veut restituer le et latin et le kai grec. Mais il se rapporte à « nous » et non à
« pardonnons ». Il aurait fallu traduire : « comme nous aussi nous pardonnons ». Ce n’est pas la même chose de pardonner comme Dieu le fait ou de pardonner à certains comme à d’autres.
La faute de traduction de la sixième demande nous arrêtera plus longtemps car elle entraîne de fâcheuses conséquences. Se pose ici un problème délicat. Le texte latin dit en effet : et ne nos inducas in tentationem. Mot à mot : « et ne nous conduis pas en tentation ». Le texte grec a exactement le même sens : le verbe eisphêrein correspond au latin inducere ou, mieux, à inferre qui, d’après saint Augustin, se rencontrait dans certaines versions. A s’en tenir au mot à mot, il faudrait comprendre que Dieu, même s’il ne tente pas lui-même, conduit l’homme à subir la tentation ; l’expose donc positivement au risque de céder au mal. C’est philosophiquement impossible : le mal ne résulte que d’une insuffisance de bien due à la non-perfection de la création (seul Dieu est parfait) et au mauvais usage, par l’homme, de sa liberté. En conséquence, Dieu peut permettre le mal, mais il ne peut le favoriser ; sinon il serait l’auteur d’un mal qui limiterait le bien ; il n’aurait donc pas la perfection du bien et, limité, ne serait donc pas Dieu. C’est ce que dit la théologie catholique : « Dieu ne peut pas, en raison de son infinie perfection, être la cause d’un défaut moral » (Louis Ott). L’Ecriture le confirme : « Ne dis pas : c’est à cause du Seigneur que je me suis écarté » (Ecclés.). Saint Jacques précise : »Dieu ne tente personne » (Jc 1,13) (…) Les commentateurs du Pater ont tous donné à la phrase son sens réel. Origène écrit : « Il répugne de supposer que Dieu induise quiconque en tentation. Combien n’est-il pas absurde de supposer que Dieu bon qui ne peut porter de mauvais fruits expose quelqu’un au mal ? ». Tertullien précise : « Ne nous induis pas en tentation, c’est-à-dire ne souffre pas que nous soyons tentés ». Saint Cyprien explique qu’il est nécessaire de prier en disant : « Et ne souffre pas que nous soyons induits en tentation ». Saint Augustin fait remarquer que beaucoup utilisent cette dernière formule « car Dieu n’induit pas lui-même mais souffre que nous soyons induits » en nous retirant son aide à cause de nos péchés. Saint Thomas d’Aquin donne cette dernière explication.Sainte Thérèse d’Avila écrit à propos du Pater : « Demandons à Dieu qu’il ne permette pas que nous succombions à la tentation ». (…) On rencontre dès le XIIIème siècle : « Et ne souffrez pas que nous soyons tentés ». Un synode de Tours, en 1396, donne « Et ne nous laissez point choir en tentation ».Gerson en 1507 et Benoist, curé de St Eustache en 1574, ont à peu près une même formule : « Et ne permettez pas que nous soyons vaincus en tentation ». Gondy, évêque de Paris, en 1572 : « ne nous laissez tomber… ». La formule « Et ne nous laissez pas succomber » s’imposera le plus souvent à la fin du XVIIème siècle La Société biblique de France (protestante), en 1930, et l’Eglise grecque-orthodoxe de Paris, en 1955, traduisent : « Et ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Le nouveau texte imposé en français (toutes les autres traductions post-conciliaires dans d’autres langues traduisent bien « succomber » ou « induire » et non « soumettre » Ndlr) fait table rase de tout cela. Il ne conserve pas la périphrase devenue classique, il n’en imagine pas une autre de sens comparable. Il ne reprend même pas le verbe « induire » dans le sens défini par les Pères de l’Eglise mais traduit crûment : « et ne nous soumets pas à la tentation ». Il n’y a plus d’exégèse possible, d’échappatoire. (…) Soumettre c’est « placer sous » , c’est réduire à l’obéissance. Satan ne peut pas soumettre nos âmes au mal, pas même en cas de possession. Pour le texte imposé, Dieu ne se contente donc pas de laisser Satan nous tenter en raison de nos fautes et pour nous mettre à l’épreuve : il nous soumet lui-même à la tentation ! Même si l’on suppose que Satan est l’agent de la tentation, on n’en accuse pas moins Dieu d’en être l’auteur principal ! N’est-ce pas injurieux à son égard ? (1) La tentation étant une incitation au mal, il est clair que Dieu, la Sainteté même et l’auteur de tout Bien, ne peut en aucune façon être l’auteur de la tentation. Il ne peut donc nous y soumettre mais la permettre seulement (pour un plus grand bien, pour éprouver notre Foi et notre fidélité Ndlr).
Même si elle ne satisfait pas certains grammairiens, l’ancienne traduction est la meilleure car elle est conforme à la théologie catholique. Une marque de respect : le vouvoiement. C’est le titre d’un article de la revue
« Apprenez-nous à prier » (sept.1993) (2) qui poursuit : « La mode actuelle est au tutoiement et à la familiarité (…) On peut constater un peu partout, aussi bien dans la vie civile que dans la vie religieuse, un effritement (pour ne pas dire la disparition) à la fois du sentiment et des signes de respect, et du sens de l’autorité (…) » L’abbé Jean Carmignac ajoute (cf. « A l’écoute du Notre Père ») : « Mais il reste des arguments très forts qui plaident en faveur du « vous ». D’abord la fidélité à l’usage hébraïque qui emploie presque toujours, pour Dieu, le pluriel de majesté. Ensuite, le génie de la langue française, où le « tu » implique un accent soit d’intimité, soit de supériorité, soit de vulgarité. En conséquence, ceux qui vivent déjà avec Dieu dans une relation d’amitié (cf. les prières de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus. Ndlr) apprécieront volontiers la nuance d’intimité exprimée par le tutoiement, mais ceux qui n’ont pas encore pénétré dans cette amitié de Dieu risqueront de ne pas y mettre suffisamment de respect. »
(1) : Daniel Raffard de Brienne (2) : Assoc. « Transmettre » B.P. 11, 84330 Caromb. Ce texte (extraits) a été publié par Louis Marchand dans « Pour un monde meilleur », 1er trimestre 2002, éd. Téqui. Epuisé. __________________________________________________________________________________
Le Catéchisme de l’Eglise Catholique (1992), vingt ans après la traduction incriminée, dans son explication du Notre Père (IVème partie, 2ème section : « La prière du Seigneur ») garde la traduction officielle française pour la 6ème demande mais lui donne un sens contraire à la lettre, orthodoxe : « Nos péchés sont les fruits du consentement à la tentation. Nous demandons à notre Père de ne pas nous y « soumettre ». Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie « ne permets pas d’entrer dans » (cf. Mt 26,41), « ne nous laisse pas succomber à la tentation ». Dieu n’éprouve pas le mal, Il n’éprouve non plus personne (Jc 1,13), Il veut au contraire nous en libérer. Nous sommes engagés dans le combat « entre la chair et l’Esprit ». Cette demande implore l’Esprit de discernement et de force. » (n°2846)
Concluons que, la Congrégation romaine pour le Culte divin et la discipline des sacrements, sur mandat du Pape Pape Jean-Paul II, avait publié, le 28 mars 2001, un document de 133 articles, très précis et très strict, sur « l’usage et la traduction des langues vernaculaires des livres de la liturgie romaine » (Missel, lectionnaire, Liturgie des Heures ou bréviaire, Liturgie des sacrements, etc…). Elle demandait aux Conférences épiscopales et aux Supérieurs religieux de présenter, dans un délai de cinq ans, l’état des traductions en vue de leur révision (de l’original latin aux langues nationales dites « vernaculaires ») selon les normes précisées. Elle ajoutait : « Il faudra veiller à ce que la correction des traductions ne tardent pas trop. »
(Documentation catholique, éd. Bayard, Paris, du 15 juillet 2001, pp.684 à 703).
Abbé Christian LAFFARGUE Supplément au Bulletin paroissial de TOSSIAT (01250), août 2006.
Annexe Le « Notre Père » en Anglais :
Pas de changement dans la récitation du « Notre Père » : emploi du pronom personnel (2ème pers. du singulier archaïque) et de l’adjectif possessif ainsi que du pronom possessif (2ème pers . du singulier) que l’on utilisait dans les siècles passés (voir Shakespeare) et que l’on utilise toujours aujourd’hui pour marquer l’amour et le respect que l’on doit à Dieu, en particulier, dans la récitation du « Notre Père » et du « Je vous salue Marie ».
Ex : 1°) Notre Père = Our Father (Pater Noster) Le « are » sens pluriel normalement mis à la place de « is » singulier Our Father, who art in heaven, Hallowed be thy name. Thy kingdom come. Thy will be done on earth, as it is in heaven. Give us this day our daily bread, And forgive us our trespasses, As we forgive those who trespass against us, And lead us not into temptation, But deliver us from evil.
Le « Je vous salue Marie » en Anglais Hail, Mary, full of grace ; The Lord is with thee : blessed art thou among women, And blessed is the fruit of thy womb, Jesus. Holy Mary, Mother of God, pray for us sinners, Now and at the hour of our death. Amen.
En Anglais on emploie tous les jours le you pronom personnel sujet ( 2ème pers sing. ou 2ème pers. du pluriel )
Le yours pronom possessif ( 2ème pers. sing. ou pluriel ) La vôtre, le vôtre, les vôtres. Le « Thou » pronom personnel 2ème du singulier Le « Thy » adjectif possessif 2ème du singulier Le « Thine » pronom possessif 2ème du singulier, sont archaïques et ne sont aujourd’hui employés que dans les traductions de la Bible ou dans les deux prières ci-dessus .
Une professeur d’Anglais de l'Isère, lectrice de notre Bulletin.

"Ne nous soumets pas à la tentation":

Cette traduction insupportable du Notre Père (en attendant la prochaine) est fermement condamnée par l'historien Jean-Christian Petitfils* dans son "Jésus" (de l'histoire) qu'il vient de publier (éd. Fayard, 2011). Voici comment: "Garde-nous de consentir à la tentation: la sixième requête du Notre Père a posé une sérieuse difficulté, liée à la traduction du texte original (en hébreu ou plus vraisemblablement en araméen). Le grec et le latin ne disposant pas de conjugaison équivalente au "causatif" des langues sémitiques, qui exprime tantôt l'idée de cause, tantôt celle d'effet (…), les formules retenues ont paru amphibologiques (=ambiguës), voire pour certains blasphématoires, donnant l'impression que Dieu exerçait un rôle positif dans la tentation, incitant par conséquent au mal. Jésus n'a certainement jamais voulu dire: Ne nous induis pas en tentation ou Ne nous soumets pas à la tentation (formule douteuse adoptée en 1922 par un auteur protestant anonyme et reprise, avec beaucoup de légèreté par une commission œcuménique dans la traduction actuelle du Notre Père). C'est très probablement pour réagir contre la traduction grecque du Notre Père que Jacques, le "frère du Seigneur", avait tenu à écrire: Que nul, s'il est tenté, ne dise: C'est par Dieu que je suis tenté. En effet, Dieu est inaccessible aux tentations du mal et il ne tente pas non plus. Mais chacun est tenté par son propre désir…(Jc 1, 13-14, note 47 avec les références de trois exégètes). Plus tard, Tertullien et Origène protestèrent également contre cette formule inadéquate." (pp. 175-176)

A Tossiat, depuis plusieurs années, nous avons repris l'ancien Notre Père et nous nous en trouvons très bien.

*Nous avons déjà recommandé ici son Louis XIII (éd. Perrin, 2008, 970 p.)

(Bulletin paroissial de Tossiat, 29 janvier 2012)

Publié dans Liturgie

Commenter cet article