La joie spirituelle

Publié le par Abbé Laffargue

D'après le Père Ambroise de Lombez (Gers), o.f.m. (Jean de Lapeyrie, 1708-1778),
Traité de la Joie de l'âme chrétienne, éd. du Sel, 49240 Avrillé; septembre 2007. Extraits.

La JOIE des SAINTS (Chapitre V)

La joie est un des fruits du Saint-Esprit (Galates 5,22) et la plénitude du Saint-Esprit qui fait les saints, fait aussi la plénitude de la joie. C'est à cette joie que le disciple bien-aimé nous exhorte: Réjouissez-vous, et que votre joie soit complète (1 Jean 1,4). Même dans les tribulations, les saints gardaient ce précieux don: Je surabonde de joie dans toutes nos tribulations s'exclamait Saint Paul (2 Corinthiens 7, 4). Et l'apôtre Saint Jacques: Tenez pour une joie suprême d'être en butte à toutes sortes d'épreuves (1, 2).
Comment conserver la joie ? (Chap. VI):
1- Se maintenir dans la justice, c'est-à-dire dans la grâce de Dieu en pratiquant constamment la vertu.
2- Occuper son esprit de ce qui peut réjouir le cœur en éloignant ce qui porte à la tristesse. C'est le contraire de ce qui porte à la sensualité, à la vanité, à l'ambition, aux intrigues qui ne produit que craintes, défiances et troubles. C'est, surtout, être toujours tourné vers Dieu, source de notre joie en considérant combien Il nous aime: Je vous ai aimés, demeurez en mon amour (Jean 15,9) et comme Il nous protège: Il te couvrira de son aile; sous ses ailes tu trouveras ton refuge (Psaume 90,4).
Aimer Dieu c'est ne faire qu'un avec Lui: Je prie que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous (Jean 17,20-21). Nous sommes toujours l'objet de l'amour et de la tendresse de Dieu, des attentions de sa providence, de ses sollicitudes. S'abandonner à la tristesse serait alors Lui faire offense et faire preuve d'ingratitude.
3- Demander instamment la joie à Dieu en nous remplissant de plus en plus de sa présence. Surtout devant le Saint-Sacrement, sacrement de l'Amour par excellence qui nous appelle à dilater notre cœur. L'oraison est le grand remède à la tristesse: Quelqu'un d'entre vous est-il triste ? Qu'il prie! (Jacques 5,13.
4- Aimer Dieu et son service: L'amour chasse la tiédeur et la tristesse, il remplit notre cœur.
5- Ne s'attacher à rien d'autre que Lui. L'âme fidèle est épouse de Jésus-Christ et se dépouille de tout le reste: le monde, le matérialisme, les plaisirs des sens, etc.
6- Ne prendre pas trop sur soi: on veut tout faire et réussir par soi-même; d'où l'accablement et la tristesse, l'humeur et le dépit. On veut aussi trop en faire (Qui embrasse trop, mal étreint dit le dicton) et par sa volonté propre. C'est un piège du démon. L'excès est nuisible en tout.
7- Se contenter de peu. Rien ne trouble tant l'homme et ne lui fait tant perdre la joie que le désir d'avoir ce qu'il n'a pas. Un cœur plein de désirs est toujours dévoré par la tristesse. Si on ne se contente pas du nécessaire, les désirs n'ont plus de bornes et ils nous tourmentent sans fin. Le grand secret pour être toujours content et heureux de ce qu'on a est de regarder au-dessous de soi, au lieu de porter ses vues plus haut comme nous faisons toujours. Si nous nous comparions à ceux qui sont moins bien pourvus, nous serions contents de notre sort. Il a l'esprit abattu, celui qui songe à ses biens alors qu'il est appelé au Royaume de Dieu (St Pierre Chrysologue).
8- La confiance en Dieu. "Confie-toi de tout ton cœur à Yahvé, et ne t'appuie pas sur ta propre intelligence. Dans toutes tes démarches pense à Lui, et Il aplanira tes sentiers" (Proverbes 3, 5-6). En se confiant à Dieu on trouve la consolation du cœur et la force d'âme. Quoiqu'on veuille entreprendre, consultons Dieu et Il nous éclairera et nous aidera pour le réaliser. Dans les revers, ayons recours à Lui et n'attendons de secours que de Lui. Il nous fera user avec sobriété des biens qu'Il nous a accordés avec profusion. Si on ne veut pas se laisser emporter par son imagination, adressons-nous à Dieu avec pleine confiance en obéissant à ses ministres avec une entière soumission. On jouirait ainsi d'une paix solide et on s'épargnerait beaucoup de peines! Avons-nous péché et beaucoup péché ? Revenons à Dieu avec pleine confiance, Il nous pardonnera puisqu'Il l'a promis.

Des maux que cause la tristesse (Chap. VII):
Ne te laisse pas aller à la tristesse et ne t'abandonne pas aux idées noires. La joie du cœur, voilà la vie de l'homme, la gaîté, voilà ce qui prolonge ses jours. Trompe tes soucis, console ton cœur, chasse la tristesse; car la tristesse en a perdu beaucoup, elle ne saurait apporter de profit. Passion et colère abrègent les jours, les soucis font vieillir avant l'heure. (Siracide 30, 21-24)
Notre ennemi, jaloux de notre bonheur d'être à Dieu ne manquera pas de nous porter à la tristesse sous les prétextes les plus spécieux. Rejetons-la loin de nous comme un poison mortel. Si la tristesse s'empare de notre cœur, notre âme perd ses forces. Nos armes sont la prière, la confiance en Dieu, la mortification, la fréquentation des sacrements.
La tristesse n'a souvent que l'orgueil et l'ambition pour principe. L'avare a son argent; l'ambitieux, ses honneurs; le sensuel, ses plaisirs; le paresseux, son repos; une âme triste ne peut espérer que la tristesse même qui aigrit.


Remèdes à la tristesse (Chap. IX):
Il y a la tristesse passagère et momentanée. Le tempérament, l'humeur, le temps, l'imagination… Elle se dissipe vite d'elle-même ou par la raison, la réflexion.
Celle qui est plus profonde s'éloigne en prenant conseil d'amis qui nous aideront à découvrir les causes d'une humeur chagrine, sans nous flatter.
La cause de notre tristesse est quelquefois dans l'âme, quelquefois dans le corps. Les timides, les soupçonneux, les ombrageux, les méfiants sont souvent tristes. L'échec d'une affaire délicate, la crainte que cela n'arrive, l'amour-propre qui veut toujours plaire et se faire estimer, et qui n'y réussit pas toujours, l'infidélité d'un ami, être privé des biens vrais ou illusoires que nous désirons, tout cela afflige notre âme et nous plonge dans le chagrin. La raison, la seule raison éclairée de la grâce attaque le mal et le combattre.
La tristesse nous rend désagréables à Dieu et aux hommes, insupportables à nous-mêmes.
La prière est le grand remède à tous les maux et, en particulier, à la tristesse: Quelqu'un parmi vous est-il dans l'affliction? Qu'il prie. (Jacques 5,13)
Les entretiens avec des amis bien choisis, vertueux, raisonnables et riches en dons, connaissant notre âme, peuvent nous aider à guérir nos plaies. Rien ne vaut un ami fidèle dit le Sage (Siracide 6,15). Une conversation agréable peut nous rendre la joie: La chagrin abat le cœur de l'homme, une bonne parole le réjouit (Prov. 12,25).
Il ne faut pas négliger la médecine, car seules les maladies de l'âme se guérissent par l'esprit.
Essayons d'abord les moyens naturels: la promenade dans la nature, le bon air. Un peu de vin mais avec beaucoup de sobriété (sic!): Le vin, c'est la vie pour l'homme quand on en boit modérément. Quelle vie mène-t-on privé de vin? Il a été créé pour la vie des hommes. Mais il est amertume de l'âme quand on boit avec excès, par passion et par défi. L'ivresse excite la fureur de l'insensé pour sa perte (Siracide 31, 27-30).
Il faut y ajouter le plaisir du chant et de la musique. Le goût de l'ordre et de l'harmonie que Dieu nous a donné nous fera sentir le plaisir de l'accord et du concert et non de la dissonance et de la cacophonie. Un instrument de musique peut beaucoup nous y aider. Une personne qui a une voix agréable peut réjouir les autres. Il faut louer les pasteurs qui enseignent des cantiques aux âmes qui leur sont confiées, aux jeunes en particulier.
Laudate eum in sono tubae, Louez-Le au son de la trompette! Louez-Le sur la harpe et la cithare… (Psaume 150, 3-5)
La voix a l'avantage sur les instruments trop bruyants en certaines circonstances, c'est qu'on peut mieux en tempérer le son.

Réflexions et sentiments sur la joie (Chap. X):
Aimez Dieu et vous aurez la joie; ayez la joie et vous aimerez Dieu.
Dieu veut être servi avec joie. D'où vient donc que vous êtes triste ? C'est que vous ne tenez véritablement ni à l'intérêt de Dieu, ni à celui du prochain; vous ne tenez qu'au vôtre que vous ne savez pas même discerner.
Je ne serais pas surpris qu'il y ait un enfer pour punir l'ingratitude d'une créature qui s'est refusée aux tendres recherches de Dieu. Ayez une entière confiance en Dieu, et ne cherchez que lui, et vous serez toujours dans la joie.
Ce que la teigne est aux habits, et le ver au bois, la tristesse l'est à notre âme; elle la ronge et la rend inutile à tout.
Gardez-vous bien du scrupule; c'est le piège le plus séduisant que votre ennemi puisse vous tendre. il ne produit que le trouble, l'abattement et le désespoir. C'est une fausse profonde, couverte d'un gazon verdoyant (nous pourrons, un jour, dans un autre article, parler de ce que "la petite Thérèse" appelait "la terrible maladie des scrupules" dont elle avait souffert pendant plus d'un an. Ndlr).
La crainte du Seigneur réjouira le cœur du juste; elle lui donnera en même temps la joie, l'allégresse et la longue vie; et après l'avoir préservé du péché, elle lui procurera le prix inestimable de la paix et les douceurs des fruits du salut.
Craignez donc, j'y consens, craignez la mort, craignez les jugements de Dieu, craignez vos péchés et vos fautes présentes, mais craignez comme les saints ont craint, sans perdre la paix de l'âme et la joie intime qu'ils ont toujours possédée, même dans les agitations de leur crainte.
La tristesse ne peut produire en nous qu'un bon effet: c'est de nous faire apercevoir que nous sommes peu avancés dans la vertu, puisque le juste n'est jamais triste, quelque accident qui puisse lui arriver.
L'aimable joie modérée par la crainte salutaire est le vin mêlé avec l'eau que la sagesse de Dieu nous prépare et nous exhorte à boire.
Vivez avec la même circonspection et la même humilité que si vous attendiez la mort à chaque instant; et ne pensez pas plus à la mort, que si vous ne deviez jamais mourir.

Sentez-vous les atteintes ou les approches de la tristesse ? Egayez-vous, chantez, badinez même innocemment, s'il le faut, pour la bannir entièrement de votre cœur. Quand votre enjouement approcherait un peu la dissipation, ce ne serait pas un mal, mais un remède, et un remède nécessaire à un grand mal, qui est la tristesse; et par conséquent Dieu n'y sera jamais offensé mais loué.
Mondains, qu'est-ce qui vous rend tristes ? D'où vient cette tristesse qui vous dévore, comme la fièvre et qui vous fait périr à la suite du monde que vous adorez ? Vous voulez lui plaire, et vous ne pouvez y réussir. Il vante les richesses que vous poursuivez, et elles vous échappent. Il vous offre des plaisirs: vous en essayez; et la jouissance vous en dégoûte. plus ils sont vifs, moins ils sont durables; et le moment où ils finissent est celui où vous les détestez. la gloire vous enchante; c'est votre ombre que vous poursuivez et qui finit à mesure de tout ce que vous faites de chemin pour l'atteindre. Essayez de la joie que je vous offre, et que vous trouverez au fond de vous-mêmes si vous savez y entrer et si vous ne vous trouvez pas plus heureux que dans les folles joies du monde…
Ministres du Seigneur, vous exhortez tout le monde à tressaillir d'allégresse, et vous êtes toujours tristes et languissants ?
Quel héraut de la joie que celui qui est morne et abattu !
Etes-vous pécheurs ? Soyez pénitents. Etes-vous pénitents ? Soyez joyeux, puisque Dieu vous a pardonné. du moment que vous revenez à lui, il revient à vous. Vous détestez le péché avec lui, il le combat avec vous, il s'unit à vous pour le détruire.
Le ciel est le séjour éternel de la joie, et l'enfer, celui de la tristesse. L'homme est au milieu; mais il a l'enfer sous ses pieds et le ciel sur sa tête. C'est vers ce dernier séjour qu'il doit porter ses regards.
Ayez un véritable amour pour Dieu. Soyez jaloux de ses intérêts, observateur de ses lois, fidèle à ses desseins sur vous, attentif à ses inspirations et à ses mouvements, affectionné à ceux qui le servent, content d'être seul avec lui. C'est à ces traits que vous reconnaîtrez vos amis et que Dieu vous mettra au nombre des siens.
Les gens du monde gémissent et éclatent en plaintes à toute occasion, ils sont malheureux, ils le sentent et ils ne veulent pas en convenir. Les personnes vraiment pieuses sont contentes; toujours la joie dans le cœur et la gaîté sur le visage, elles s'estiment heureuses et le sont…
La véritable et souveraine joie, dit Saint Bernard, est celle qu'on goûte en Dieu et que personne ne peut nous ôter, puisque nous avons Dieu dans notre cœur et où il la renouvelle sans cesse."


Sur la tristesse, lire le chapitre XII de la Quatrième partie de l'Introduction à la Vie dévote de Saint François de Sales (qui suit le chapitre sur l'inquiétude).
Et le chapitre XXI du Livre onzième du Traité de l'amour de Dieu: "Que la tristesse est presque toujours inutile, mais plutôt contraire au service du saint amour".


abbé Christian LAFFARGUE

Bulletin paroissial de Tossiat (01250), novembre 2007.

Publié dans Spiritualité

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