L'autel face au peuple (lettre)

Publié le par Abbé Laffargue

+ Tossiat, le 6 avril 2008. L'abbé Christian Laffargue, curé de Tossiat,
à l'attention de Mme V. S... Commission diocésaine d'Art sacré (inventaire des biens) Evêché à Bourg-en-Bresse Madame,
Dans les légendes des documents que vous avez établies pour les fiches de l'inventaire du patrimoine religieux des églises de l'Ain à l'usage des curés et des maires (classeurs remis le 8 février dernier) vous écrivez que "les autels de célébration" (il eût mieux valu écrire "les autels" tout court ou "les autels de la messe" bien que les autels des églises catholiques ne servent qu'à cet usage) "ont été réalisés suivant les directives du Concile Vatican II (1962) qui préconisait (…) face au peuple."
Or, cette affirmation est inexacte. Le Concile Vatican II (1962-1965) a donné des directives, des orientations (comme "la participation active des fidèles", cf. Sacrosanctum concilium, n°30 et 48) mais n'a pas statué sur l'orientation des autels. La réforme du Missel romain (Missale romanum, Paul VI, 1969-70) ne prévoit pas de célébrer face au peuple, puisqu'on lit, à plusieurs reprises: "le prêtre se tournant vers le peuple dit:" Ce n'est qu'après, dans l'anarchie qui a suivi la réforme liturgique post-conciliaire, que "les autels face au peuple" ont été imposés ("au nom du Concile"), souvent de simples tables, entraînant un désastre théologique et culturel que l'on constate partout: destruction des autels majeurs (et des autels latéraux) avec le mobilier liturgique: tables de communion, stalles, chaires, etc…
La "Présentation Générale du Missel Romain" de la dernière (3ème) édition typique du Missel romain (Jean-Paul II, 2000) dit bien: "Partout où c'est possible, il convient d'ériger l'autel à une distance du mur permettant d'en faire aisément le tour et d'y célébrer en se tournant vers le peuple." (n°299)
Dans le même Missel, celui qui est donc en vigueur aujourd'hui, on lit: versus ad populum (avant l'Orate fratres, n°29), ad populum conversus (avant le Pax Domini sit semper vobiscum, n°127) et encore versus ad populum (avant Ecce agnus Dei, n°132). Ce qui montre que le principe demeure et que la célébration de la Messe face au peuple n'est pas une obligation impérative. D'autant plus que dans l'Exhortation apostolique en forme de Motu proprio, Summorum pontificum du 7 juillet 2007, qui fait du Missel romain de 1962 la forme extraordinaire de l'unique rite romain de la Messe, le Pape Benoît XVI entend bien rapprocher les deux formes. Et l'on sait bien que l'ancienne se célèbre face à l'Orient ("face à Dieu").
Vous trouverez ci-joints deux textes du Pape qui l'expliquent. Dans votre rédaction, il faudrait simplement écrire: "Les autels face au peuple ont été réalisés après le Concile Vatican II (1962-1965)". Ce qui permet de dater et de ne pas entrer dans les controverses. Mail il serait historiquement plus juste d'écrire: "Les autels face au peuple ont été réalisés à l'occasion de la réforme liturgique de 1970 qui a suivi le Concile Vatican II (1962-1965)."
Vous remerciant de votre attention, je vous prie de croire, Madame, à mon dévouement sacerdotal en Notre-Seigneur et Notre-Dame.

L'orientation de l'autel (Cardinal Joseph Ratzinger)
"Les chrétiens ne prient pas en direction du Temple, mais en direction de l'Est: le soleil levant, qui triomphe de la nuit, symbolise le Christ ressuscité et les chrétiens y voient en même temps le signe de son retour. Dans son attitude de prière, le chrétien exprime son orientation vers le ressuscité, qui est le véritable point de référence de sa vie avec Dieu. C'est pourquoi l'orientation vers l'Est est devenue, à travers les siècles, la loi fondamentale de la construction de l'église chrétienne. Elle est l'expression de l'omniprésence de la force rassemblante du Seigneur, dont le royaume, comme celui du soleil levant, s'étend sur le monde entier.."
"Un chant nouveau pour le Seigneur" La Foi dans le Christ et la liturgie aujourd'hui. Chap. II. Desclée-Mame, Paris, 1995; p.119. "

" La foi chrétienne apporta trois innovations à l'architecture intérieure de la synagogue, qui donnèrent son nouveau et véritable profil à la liturgie chrétienne. La première: on ne tourne plus le regard vers Jérusalem; le Temple détruit n'est plus considéré comme le lieu de la présence terrestre de Dieu. Le Temple de pierre n'exprime plus l'espérance des chrétiens - son rideau est déchiré à jamais. Le regard se tourne maintenant vers l'Orient, vers le soleil levant. Il ne s'agit pas de rendre un culte solaire, mais d'écouter le cosmos parler du Christ. (…) Ce psaume (19/18), qui passe sans transition de la glorification de la Création à la louange de la Loi, a maintenant pour référence le Christ, le Logos éternel, le Verbe vivant né de la Vierge Marie, véritable lumière de l'histoire qui illumine désormais le monde entier. L'Orient prend symboliquement le relais du Temple de Jérusalem et le Christ, représenté par le soleil, devient le lieu de la shekinah , du trône du Dieu vivant (…) La prière vers l'Est a été considérée par l'ancienne Eglise comme une tradition remontant aux apôtres. (…) L'"orientation" (oriens, en latin, signifie "est"; orientation veut dire direction vers l'Est. Elle a plusieurs significations. Elle exprime la forme christologique de notre prière: en dirigeant notre regard vers l'Est, nous le tournons d'abord vers le Christ, point de rencontre de Dieu et de l'homme.
Symboliser le Christ par le soleil levant, c'est également définir la christologie de façon eschatologique. Le soleil levant symbolise le Seigneur du second avènement, l'aube finale de l'histoire. Prier en direction de l'Est signifie donc aussi partir à la rencontre du Christ qui vient.
Une liturgie tournée vers l'Est nous fait en quelque sorte entrer dans la procession de l'histoire, en marche vers le monde à venir, vers le ciel nouveau et la terre nouvelle, qui viennent à notre rencontre dans le Christ. Elle est prière d'espérance, prière sur la voie ouverte par l'incarnation, la crucifixion et la résurrection du Christ.(…)
La deuxième nouveauté du bâtiment de l'église chrétienne est un élément original, qui ne pouvait exister dans la synagogue. C'est l'autel, sur lequel est célébré le sacrifice eucharistique et qui se trouve dans l'abside, ou plus précisément adossé au mur oriental. De par sa position, l'autel tout à la fois désigne l'Orient et en fait partie. Dans la synagogue, la Tabernacle de la Parole dirigeait le regard vers Jérusalem; dans l'église, l'autel est le nouveau point focal de la liturgie, qui reprend sous une forme nouvelle, la signification du Temple. (…) L'autel est pour ainsi dire une ouverture dans le ciel; bien loin de fermer l'espace de l'église, il permet à la fois l'entrée de celui qui est l'Orient dans la communauté rassemblée et l'échappée de celle-ci hors de la prison de ce monde.(…)
La liturgie eucharistique proprement dite se déroule le regard tourné vers Jésus, elle est elle-même ce regard vers Lui. Dans l'Eglise primitive, la liturgie se déroule donc en deux lieux. Le service de la Parole rassemble les fidèles autour de la bèma, l'estrade où se trouve la trône de l'Evangile, le siège de l'évêque et l'ambon d'où la Parole est proclamée. Le sacrifice eucharistique, lui, se déroule dans l'abside, où les fidèles se tiennent debout autour de l'autel, tournés avec le célébrant vers l'Est, vers le Seigneur qui vient."
L'esprit de la liturgie éd. Ad solem, Genève, 2001, chap.II, p.57 à 61

Cf aussi, pp.64 à 71, notamment: "La position du prêtre tourné vers le peuple a fait de l'assemblée priante une communauté refermée sur elle-même. Celle-ci n'est plus ouverte ni vers le monde à venir, ni vers le Ciel.
La prière en commun vers l'Est ne signifiait pas que la célébration se faisait en direction du mur ni que le prêtre tournait le dos au peuple; on n'accordait d'ailleurs pas tant d'importance au célébrant (…) Ils ne s'enfermaient pas dans un cercle, ne se regardaient pas l'un l'autre mais, peuple de Dieu en marche vers l'Orient, ils se tournaient ensemble vers le Christ qui vient à notre rencontre." (p.68)

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